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Publié par JACQUES ALLARD

Conférence internationale de Strasbourg - 7 et 8 juillet 2023

Introduction

 

15 juillet 2023

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Les 8 et 9 juillet, se tenait à Strasbourg une conférence internationale organisée par l’Institut Schiller. Objectif, mobiliser au sein des nations européennes une opposition à la guerre menée sur le sol européen par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et leurs vassaux de l’OTAN, contre la Russie. Cette guerre, menée via Ukraine interposée, menace chaque jour davantage de dégénérer en conflit mondial, susceptible de prendre à tout moment une dimension nucléaire.

Face à cette menace, l’Europe doit s’orienter vers une alliance pour la paix et le développement, avec l’ensemble des pays qui y sont déterminés  : le Sud planétaire, la Chine et la Russie, que cela plaise ou non aux tenants de « l’ordre international basé sur les règles » (Rules Based Order), c’est-à-dire de règles écrites par et pour ceux-là mêmes qui entendent exercer un pouvoir sans partage. A Strasbourg, plus de trente intervenants d’Europe, de Russie, de Chine, des États-Unis et de nombreux pays du « Sud global » se sont adressés aux deux cent cinquante participants venus des principaux pays européens : France, Allemagne, Italie, Belgique, Suède, Danemark, Autriche, Lettonie, entre autres, ainsi que des pays du Sud.

Parmi les orateurs qui se sont exprimés aux côtés de Mme LaRouche sur les enjeux stratégiques du monde figuraient deux invités de marque en la personne de S.E. l’ambassadeur de Chine en France, Lu Shaye et S.E. Ilya Subbotin, Ministre conseiller de l’Ambassade de Russie en France. En tant qu’auteur et journaliste indien, Mrutyuanjai Mishra, a pu offrir un point de l’intérieur sur le rôle de l’Inde, autre pays membre fondateur des BRICS. Michele Geraci, ancien sous-secrétaire d’État, ministère du Développement économique ; Alain Corvez, colonel (cr), consultant en Affaires internationales et Jacques Cheminade, président de Solidarité & Progrès ont chacun élaboré sur les choix politiques que la France comme l’Italie devraient urgemment faire pour ne pas se retrouver hors de l’histoire.

Soulignons que la contribution de la culture à l’instauration de la paix étant considéré par l’Institut Schiller comme un facteur de grande importance et qui ne saurait rester un vain mot, la conférence a été rythmée par plusieurs interventions musicales avec, en introduction, l’interprétation par Werner Hartman de l’Adagio cantabile de la sonate pour piano, dite Pathétique, de Beethoven. En soirée, la pianiste albanaise Dhurata Lazo et la soprano suédoise Leena Malki ont offert un magnifique concert, avec un programme réunissant des œuvres de Chopin, Mozart, Schubert et Verdi.

Répondre aux attentes du Sud planétaire

La conférence de Strasbourg, et le processus de délibération qu’elle a permis, contrastait fortement avec le « Sommet pour un nouveau pacte financier mondial » organisé à Paris, le 22 juin, par Emmanuel Macron, dans une tentative peu convaincante de récupérer les dirigeants du Sud en révolte contre l’arrogance et la volonté de domination du G7. La promesse de petites réformes, toujours dans le cadre des anciennes institutions de Bretton Woods (Banque mondiale et FMI), ajoutées aux 100 milliards de dollars, déjà promis en 2015 mais jamais donnés, pour des investissements dans la bulle verte ont caractérisé une fois encore le type d’approche que rejettent précisément les pays du Sud planétaire.

A Paris, certains dirigeants de ces pays, qui participaient au sommet d’Emmanuel Macron, à l’instar des présidents brésilien et sud-africain, ont confronté l’hypocrisie de leurs homologues européens et leurs promesses cent fois répétées et jamais tenues mais qui, aujourd’hui, ont la prétention de leur interdire l’accès à l’industrialisation de leur pays au nom du « réchauffement climatique ». « Montrez-nous que ces conférences internationales sont vraiment utiles », a déclaré le Président sud-african Ramaphosa. « Décidons maintenant de financer le projet de barrage d’Inga » qui aurait la capacité de générer jusqu’à 70 000 mégawatts d’électricité et de remplacer toutes les centrales à charbon du pays.

Rétablir la paix

Autre aspect d’importance, la conférence de l’Institut Schiller se tenait à la veille du sommet mondial de l’OTAN, les 11 et 12 juillet à Vilnius, en Lituanie, dans le but de rendre visible les solutions positives et de mobiliser les forces qui, partout dans le monde, se lèvent contre les va-t’en-guerre de l’Alliance atlantique. La décision par les Etats-Unis et la France de livrer des armes particulièrement meurtrières à l’Ukraine, bombes à fragmentation pour les Etats-Unis, missiles de longue portée SCALP pour la France, est une illustration tragique de cet effondrement moral dans un contexte où l’OTAN a décidé de ne pas inviter l’Ukraine à rejoindre l’OTAN avant la fin de la guerre, mais de l’armer de telle sorte que, en théorie, la Russie ne puisse plus jamais la menacer.

Comme cela a été clairement souligné, si elles ne sont pas stoppées, ces politiques ont le potentiel d’entraîner la destruction de l’espèce humaine par une nouvelle guerre mondiale qui, aujourd’hui, dériverait inéluctablement vers une guerre thermonucléaire.

Stopper la marche vers une troisième guerre mondiale

Résumé des trois premières interventions :

Selon Helga Zepp-LaRouche, nous nous trouvons sans aucun doute dans un des moments les plus dangereux auquel l’espèce humaine ait jamais été confrontée. Elle insiste notamment que nous nous approchons dangereusement du point où la survie de celle-ci serait engagée, notamment dans le cas d’une guerre nucléaire mondiale. Contrairement à la propagande transmise par les moyens de communication de masse, le danger n’est pas une conséquence de la « guerre d’agression non provoquée de la Russie » ni de la « revendication de puissance impériale de plus en plus agressive de la Chine », mais de la manière dont les forces transatlantiques jouent sans scrupule avec le feu nucléaire, dans leur tentative désespérée d’exercer une domination unipolaire sur le monde à un moment où le monde a depuis longtemps évolué dans une direction multipolaire.

Nous assistons à la fin d’une période coloniale qui a duré environ 500 ans et dont les États du Sud mondial sont déterminés à se débarrasser définitivement avec l’aide de la Chine et de l’« Initiative une Ceinture une Route ». Plus de trente nations ont déposé une demande d’adhésion aux BRICS, ce qui en fera l’organisation internationale regroupant les pays les plus peuplés du monde.

Face à ce changement tectonique du pouvoir, les nations européennes - mais aussi américaines - doivent décider si elles veulent vraiment lier leur destinée aux calculs guerriers et impériaux de l’OTAN. Dans un document du SWP (Fondation de Sciences et de Politique) et le DGAP (Conseil allemand de politique étrangère),du 29 juin 2023, on peut lire qu’en dehors d’une adhésion complète à l’OTAN, il existe deux options qui garantiraient réellement la sécurité de Kiev. La première serait une « démilitarisation » de la Russie qu’ils jugent « actuellement irréaliste ». La deuxième option consisterait pour l’Ukraine de se doter elle-même d’un arsenal nucléaire...

Une autre solution existe. En Europe, et même en Amérique, nous devons abandonner la tentative, de toutes façons vouée à l’échec, d’endiguer l’ascension de ces pays par un découplage ou un « de-risking »< > ; nous devons remplacer la confrontation par la coopération.

Toutes les autres nations européennes doivent être partie intégrante du nouveau paradigme des relations internationales. Notre classe moyenne, qui a été acculée à la faillite du fait des politiques de l’ancien paradigme, peut non seulement être mobilisée pour aider à construire le barrage d’Inga mais aussi pour réaliser le projet Transaqua qui fournira de l’électricité à nombre de pays africains. Nous pouvons coopérer avec la Chine pour équiper tout le Sud planétaire avec un système ferroviaire rapide, construire des ports, des voies navigables, reverdir les déserts par le dessalement à grande échelle de l’eau de mer, construire de nouvelles villes.

Nous pouvons ainsi rénover nos propres infrastructures en mauvais état, au lieu d’enrichir l’industrie de l’armement et d’appauvrir la population, réparer les écoles, remettre le système de santé en état de fonctionnement, intensifier la coopération internationale sur le projet de fusion ITER, grâce à un programme à marche forcée, afin de parvenir plus rapidement à l’exploitation commerciale de l’énergie de fusion, nous épargner toute la pollution de l’environnement et la destruction des paysages avec la multiplication insensées des parcs d’éoliennes. Il faudra également reconstruire l’Ukraine pour qu’elle soit en mesure de remplir le rôle si crucial de pont entre l’Europe de l’Est et la Russie dans le cadre de la nouvelle route de la soie.

Dans une polémique en réponse à Josep Borrel, le président de l’Union européenne, qui a récemment décrit l’Europe, comme un « jardin au milieu de la jungle du reste de l’humanité », Helga Zepp-LaRouche a appelé les Européens, au contraire, à « Faire fleurir un jardin parmi des millions de jardins ! »

Nous nous engageons à mettre l’Europe - et les Etats-Unis - sur cette voie. Disons-le d’emblée : Même si notre continent se trouve dans une crise existentielle, nous ne le laisserons pas se détruire mais nous ferons vivre le meilleur de ce que la culture européenne a produit.

S.E. l’Ambassadeur de la République populaire de Chine en France, Lu Shaye, a évoqué dans son allocution, « les changements inédits depuis un siècle qui se produisent actuellement à un rythme accéléré, donnant lieu à des transformations sans précédent de notre monde, de notre époque et de notre histoire ». Il a ensuite caractérisé le monde comme étant aujourd’hui divisé entre deux conceptions : les partisans de la paix et les partisans de la guerre. La question est de savoir quel camp l’emportera.

L’Ambassadeur de Chine a détaillé les opportunités très importantes qui s’offriraient aux nations occidentales si elles coopéraient avec la Chine et les pays du Sud en participant à la multitude d’initiatives de développement lancées par la Chine, telles que l’initiative « la Ceinture et la Route ».

Face à la tentation hégémonique, M. Lu Shaye a rappelé un proverbe africain qui dit : « Seul, on va plus vite ; ensemble, nous allons plus loin« . Il a appelé les dirigeants européens à »jouer activement leur rôle et à apporter leur sagesse et leur force pour conduire leurs pays respectifs et l’humanité tout entière à faire le bon choix ».

Le troisième orateur du panel était S.E. Ilya Subbotin, Ministre Conseiller de l’Ambassade de la Fédération de Russie en France. Il a présenté son point de vue personnel sur l’histoire de l’effondrement de l’Union soviétique et la transition tumultueuse vers l’ère post-soviétique qui s’en est suivie, jusqu’à l’actuelle opération militaire spéciale de la Russie en Ukraine.

Il est important de noter que, contrairement aux proclamations du président George H.W. Bush selon qui l’Occident avait « gagné » la guerre froide, du point de vue russe, c’est le président Mikhaïl Gorbatchev qui a mis fin à la guerre froide.

La plupart des habitants des anciennes républiques soviétiques avaient l’espoir d’une nouvelle union et le désir de faire partie du « monde occidental ». Malgré les innombrables efforts déployés par les dirigeants russes sur une période de 30 ans, en particulier par le président Vladimir Poutine, chaque tentative de rapprochement avec l’Occident a été sabotée, ce qui a conduit à la situation actuelle où, selon l’ambassadeur Subbotin, « l’opération militaire spéciale est devenue la solution juste et sans autre alternative pour garantir la sécurité de la Russie et du peuple russe, que le régime de Kiev voulait priver de sa langue, de sa religion, de sa culture et de ses valeurs ».

L’ambassadeur Subbotin a terminé ses remarques par une déclaration prophétique.« L’hégémon qui perd sa domination réagit avec méchanceté ».

Bien que le monde multipolaire soit désormais une réalité, la question est de savoir si les nations européennes se libéreront de l’emprise des « chaînes du contrôle américain » et se joindront aux « nouveaux centres de croissance économique » du Sud ? « Quand et si cela se produira, la Russie sera prête pour un dialogue d’égal à égal mutuellement bénéfique, sur la base de nos intérêts fondamentaux ».

Chers participants à la conférence organisée par l’Institut Schiller
Chère Madame Zepp-LaRouche, cher Monsieur Cheminade,
Chers amis,

J’insiste sur le mot « amis », car j’espère vraiment que je parle ce matin devant des personnes qui sont au moins prêtes à écouter et qui n’ont pas une vision « précuite » de la réalité internationale, comme celle diffusée par les grands médias occidentaux.

D’après ce que j’ai pu trouver dans des sources ouvertes sur l’Institut Schiller et son fondateur Lyndon LaRouche, j’en conclus que les participants ici sont capables d’esprit critique et de tirer leurs propres conclusions.

Le thème de cette session est « La paix dans le monde à travers une architecture de sécurité et de développement mutuel, au bénéfice de chaque pays ». Je vais vous présenter un point de vue fondé sur la position officielle de mon pays et sur mon expérience personnelle, dont 23 ans dans le service diplomatique.

Je me souviens très bien de mes premiers contacts avec les lycéens américains en 1990-91, au cours des dernières années d’existence de l’Union soviétique. Il y avait un programme appelé « Caravane de l’amitié », dans le cadre duquel de jeunes Américains venaient visiter des écoles soviétiques et passaient plusieurs jours dans des familles russes. Après des décennies de Guerre froide, c’était une bouffée d’air frais. Nous étions heureux de nous faire de nouveaux amis. L’avenir semblait prometteur et merveilleux.

En juillet 1989, le président de l’Union soviétique à l’époque, Mikhail Gorbachev, est venu à Strasbourg pour prendre la parole devant l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Dans son discours historique, il a présenté l’idée d’une « maison européenne commune » et a appelé à substituer « l’équilibre des intérêts à l’équilibre géopolitique » afin de créer un vaste espace économique de Lisbonne à Vladivostok. Je note ici un lien avec le septième point des « Dix points pour le monde de demain » d’Helga.

Ceci a marqué le tournant de la politique étrangère russe. Pendant les 30 années qui allaient suivre, mon pays n’a pas ménagé ses efforts pour construire un espace humanitaire, juridique et économique commun qui couvrirait la Grande Europe. L’adhésion de la Russie au Conseil de l’Europe, de 1996 jusqu’à mars 2022, en fut la preuve la plus visible.

Avant d’aborder la voie de l’intégration européenne, permettez-moi d’attirer votre l’attention sur une circonstance, qui est essentielle pour comprendre les développements ultérieurs. Après le coup d’État manqué d’août 1991, en décembre de la même année, l’Union soviétique a été dissoute pacifiquement. Permettez-moi d’insister sur les deux versions contraires de ce qui s’est passé. Les dirigeants américains (à savoir le président Bush père) ont commencé, dès la campagne électorale de 1992, à parler de leur victoire dans la Guerre froide et de l’effondrement de l’URSS à cause de cette « victoire ». Pour nous, dans l’ex Union soviétique, la perception des événements était radicalement différente. Jamais, nous n’avons eu le sentiment d’avoir perdu la Guerre froide. Au contraire, c’était notre Président qui l’avait arrêtée. La désintégration de l’URSS était devenue, en quelque sorte, un « dommage collatéral » du bouleversement titanesque de la politique russe. Et croyez-moi, au moment où tout cela se déroulait, presque personne ne comprenait vraiment ce qui se passait.

La plupart des habitants des anciennes républiques soviétiques, à l’exception des pays Baltes et de la Géorgie, voulaient continuer à vivre ensemble. Et je me souviens très bien qu’au cours des premiers mois de 1992, on avait le sentiment qu’un genre de nouvelle union de ces républiques prendrait forme très bientôt. Malheureusement, la réalité s’avéra différente. Une profonde crise économique, le chômage, la criminalité, des conflits interethniques dans un certain nombre de républiques post-soviétiques...

Malgré toutes ces difficultés, la Russie tenait fermement à son désir de faire partie du monde occidental. En 1996, nous avons rejoint le Conseil de l’Europe, avec sa Cour des droits de l’homme et de nombreux autres instituts et instruments. En 2002, ce fut la création du Conseil OTAN-Russie. A compter de 2003, nous avons convenu avec l’Union européenne de créer quatre espaces communs, couvrant ces domaines : économie ; liberté, sécurité et justice ; sécurité extérieure et enfin, recherche et éducation.

Entre-temps, en 2000, ayant obtenu mon diplôme de l’université MGIMO, l’école diplomatique russe bien connue, je fus affecté à mon premier poste diplomatique au Chili. Ici, j’aimerais évoquer un autre épisode personnel de la fin des années 1990. Au printemps 1999, je faisais un master en relations internationales à Madrid, en Espagne. Je vivais dans un appartement en colocation avec d’autres étudiants, dont un Yankee nommé Stephen. On s’entendait bien jusqu’à ce que l’OTAN commence à bombarder la Yougoslavie. Pour moi, ce fut un autre tournant de l’histoire européenne de ces 30 dernières années. Aujourd’hui, la Russie est accusée d’avoir ramené la guerre en Europe. Comme si l’agression contre la Yougoslavie n’avait jamais eu lieu ! La nuit où les parachutistes russes ont pris le contrôle de l’aéroport de Pristina, nous nous sommes bagarrés physiquement avec mon voisin américain. C’est lui qui a commencé en criant quelque chose sur les « cochons de Russes ». Les États-Unis l’ont peut-être emporté en Yougoslavie, mais pas à Madrid…

En ce qui concerne les relations entre la Russie et l’Occident, la crise du Kosovo est marquée par le demi-tour de l’avion du Premier ministre Primakov au-dessus de l’Atlantique (24 mars 1999) et le début d’un demi-tour de la politique internationale russe. Même si, comme nous le savons maintenant, mon pays a mis 20 ans avant de faire ce demi-tour total. Ancien Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, Primakov était un partisan sincère du concept d’un monde multipolaire. Tout au long de sa carrière active en politique, il a défendu le système multipolaire, qui devient aujourd’hui la réalité, devant nos yeux.

En 2007, je fus nommé pour la première fois à Strasbourg, à la mission permanente russe auprès du Conseil de l’Europe. Depuis, je m’occupe du dossier du Conseil dans diverses fonctions. Le 10 février 2007, le président Vladimir Poutine a prononcé un discours majeur à Munich. Il a parlé de la nature indivisible de la sécurité, de l’échec du monde unipolaire (peut-être un peu prématurément, mais vu d’aujourd’hui, c’était la bonne conclusion), de l’usage excessif de la force par les États-Unis et l’OTAN... Rappelant les événements de la fin des années 1980, le président Poutine a précisé : « La chute du mur de Berlin est devenue possible grâce au choix historique du peuple russe en faveur de la démocratie, de la liberté, de l’ouverture et d’un partenariat sincère avec tous les membres de la grande famille européenne. » Et bien entendu, il plaidait en faveur d’un système de sécurité plus équilibré. (Point n°1 des principes d’Helga - architecture internationale de sécurité et de développement en tant que partenariat entre États-nations souverains.)

Mon Président a-t-il été entendu à Munich ? A en juger par les événements qui ont suivi, la réponse est non. En août 2008, le dirigeant géorgien Saakashvili attaqua des civils et des gardiens de la paix russes à Tskhinval. Avec mes collègues, j’ai passé de longues heures à discuter au sein du Conseil des ministres afin de démontrer l’évidence – à savoir, que l’attaque avait été lancée par le côté géorgien.

Une commission d’enquête internationale dirigée par l’ambassadrice suisse Heidi Tagliavini est arrivée à la même conclusion. Toutefois, aucune de ces conclusions n’a pu changer le déclenchement d’un conflit armé entre l’armée russe et des forces armées géorgiennes entraînées et équipées par les États-Unis. Heureusement, la guerre n’a duré que quelques jours et, comme on peut le constater aujourd’hui, elle a servi de vaccin efficace pour la société et les dirigeants géorgiens contre toute tentative future de lancer un conflit armé contre la Russie.

En 2009, nous avons fêté le 60ème anniversaire du Conseil de l’Europe. L’ancien président Gorbatchev avait été invité à prononcer le discours principal lors de la cérémonie solennelle. À cette occasion, j’eus la chance de passer trois jours avec l’homme qui a changé l’histoire. Dans mon pays, il est souvent considéré comme trop pro-européen, mais permettez-moi de citer quelques messages clés de son discours de 2009 : « L’Europe n’a pas résolu la question clé, à savoir la création d’une base solide pour la paix, la démocratie et le développement, et d’une nouvelle architecture de sécurité. » C’était bien le président Gorbatchev, pas Poutine, en 2009... Autre citation : « Les racines des problèmes actuels se trouvent dans l’évaluation erronée des événements liés à la fin de la Guerre froide et à l’éclatement de l’Union soviétique. »

Vous m’excuserez de cette longue excursion dans l’histoire moderne, mais je suis profondément convaincu que pour comprendre la réalité d’aujourd’hui, il faut avoir une image claire de ce qui s’est passé hier.

De 2012 à 2015, j’ai été détaché en tant que conseiller politique au bureau du Conseil de l’Europe à Bruxelles. Cela m’a donné la chance unique d’apprendre à connaître la « bulle bruxelloise ». En outre, c’est à cette époque que les bases de la crise ukrainienne actuelle ont été jetées. Vous vous souvenez peut-être que l’UE et l’Ukraine négociaient un accord d’association assortie d’une zone de libre-échange, qui devait entrer en conflit avec la zone de libre-échange existant entre la Russie et l’Ukraine. Lors des négociations entre l’UE et la Russie, un de mes collègues et amis était parmi les principaux négociateurs de notre côté, afin de trouver une sortie à l’impasse. Selon lui, il n’y avait aucune volonté de la part de l’UE de parvenir à un accord mutuellement bénéfique au cours des négociations. Le refus du président Ianoukovich de signer l’accord d’association fut utilisé pour provoquer le coup d’état du Maidan, qui a conduit à la guerre civile en Ukraine. Puis, nous avons constaté une fois de plus le manque de volonté des dirigeants occidentaux de mettre en œuvre les accords de Minsk, qui ont suspendu les hostilités ouvertes de 2015 à 2022.

Entre-temps, nous avons tous entendu les aveux de M. Hollande et de Mme Merkel, selon lesquels ils n’avaient pas l’intention d’appliquer les accords de Minsk, dont le seul objectif était de donner à l’Ukraine plus de temps pour se réarmer et conquérir par la force les régions rebelles. Quelle était l’intention des dirigeants russes ? Pour moi, la réponse est transparente : mon Président, soutenu par la classe politique, voulait un véritable accord de paix, bien sûr dans des conditions décentes, où un aspect clé serait de reconnaître le rôle majeur de la Russie pour assurer la sécurité en Europe. Les gars à Washington n’ont apparemment pas envisagé un tel rôle pour mon pays. Dans une large mesure, cela explique pourquoi nous sommes toujours en conflit ouvert.

Revenons à 2017. J’ai accédé au poste de Directeur adjoint au ministère des Affaires étrangères russe, responsable du dossier Conseil de l’Europe. Mon plus gros casse-tête était la crise institutionnelle. La délégation russe à l’Assemblée parlementaire du Conseil ayant été privée de ses droits essentiels, mes autorités ont donc décidé de suspendre notre contribution au budget du Conseil de l’Europe tant que ces droits ne seraient pas pleinement rétablis. Au cours de l’été 2019, en collaboration étroite avec le secrétaire général Jagland et la faction raisonnable des membres de l’APCE, nous avons pu régler le problème. La délégation russe retourna à l’Assemblée avec tous ses droits. La contribution russe au budget du Conseil fut intégralement versée.

Tout cela aurait-il été possible sans le désir sincère de mon Président et de notre classe politique de maintenir la Russie au sein de la Grande Europe ? Certainement pas ! Nous avons aussi eu la chance de bénéficier, à ce moment de l’histoire, d’un dirigeant responsable et indépendant au Conseil (Jagland).

Que se passa-t-il ensuite ? La Russie s’est rendue compte que les États-Unis préparaient le pire scénario en Ukraine. Nous avons fait un dernier effort, « l’offensive diplomatique » de décembre 2021-janvier 2022. Il se trouve que j’ai pu discuter personnellement de ces événements avec deux des principaux émissaires russes, le vice-ministre Riabkov (qui travaillait avec les États-Unis) et le vice-ministre Groushko (chargé du canal OTAN). La conclusion parallèle de ces deux collègues estimés : il n’y avait aucune volonté, côté États-Unis et OTAN, de chercher un compromis avec la Russie.

Dans ces circonstances, l’opération militaire spéciale est devenue l’initiative juste et sans alternative permettant de garantir la sécurité et de protéger le peuple russe, que le régime de Kiev voulait priver de sa langue, de sa religion, de sa culture et de ses valeurs.

Comment l’Occident a-t-il réagi ? Par la haine et le mantra selon lequel la seule issue est une « défaite stratégique de la Russie sur le champ de bataille ». Et aucun effort n’est épargné pour atteindre cet objectif – selon des sources ouvertes, plus de 150 milliards de dollars ont déjà été dépensés pour armer l’Ukraine. Entre parenthèses, il y a quelques années, le G-20 avait convenu de rassembler 100 milliards de dollars pour aider les pays en développement à effectuer la transition verte, mais cet engagement n’a jamais été mis en œuvre !

J’aimerais souligner que ce n’est pas la Russie qui a rompu les relations avec l’Europe (comme c’était le cas avec notre retrait du Conseil de l’Europe). La rupture est venue à l’initiative des pays occidentaux [cf. la deuxième partie du titre de notre session : l’autonomie stratégique indispensable des États européens]. Je ne ferai pas une grande révélation en déclarant aujourd’hui que cette autonomie n’existe pas et que la classe politique européenne est presque totalement contrôlée par les Etats-Unis. Cette situation peut-elle changer ? Je l’espère, et l’existence d’une organisation comme l’Institut Schiller renforce cet espoir.

Le monde multipolaire est en passe d’émerger. C’est une réalité. Les nouveaux centres de croissance — Chine, Inde, Brésil, Turquie, pays du Golfe — sont là. Leur force financière et leur influence politique vont de pair avec le succès économique. La part du G7 dans le PIB mondial est déjà inférieure à celle des BRICS.

La puissance hégémonique qui perd sa suprématie réagit malicieusement. En orchestrant des conflits internes et des guerres entre pays frères, comme dans l’ex-Yougoslavie et l’ancienne Union soviétique. Washington pourra-t-il changer le cours de l’histoire ? Je ne le pense pas. Je suis convaincu que la plupart des politiciens occidentaux l’ont compris. La question qui reste ouverte est de savoir quand l’Europe (surtout l’Allemagne et la France) se réveillera-t-elle et se libéra-t-elle du carcan de la mainmise américaine ? Lorsque cela se produira – si cela se produit – la Russie sera alors prête pour un dialogue mutuellement bénéfique d’égal à égal, sur la base de nos intérêts fondamentaux. Nous ne cherchons pas à nous isoler.

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