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Publié par YVAN BALCHOY

24-09-23- LE CHRISTIANISME, FOI OU RELIGION ? (YVAN BALCHOY)

ME, FOI OU RELIGION ? (YVAN B ALCHOY)


 

Né en 2006, ce blog "Poesie-action" a traité dans le passé bien des sujets. J'essayerai  cette année de rappeler plusieurs d'entre eux qui ont été traités en nombreux sous-article numérotés sous le même titre que vous pouvez retrouver grâce à la fonction recherche.

Ainsi si vous vous intéressez au sujet "LE CHRISTIANISME, FOI OU RELIGION", il vous suffit d'inscrire ces mots dans la section recherche et de les lire selon le chiffre qui indiques l'ordre des articles qui commence bien entendu par (1)

 
Comme je l'ai dit hier en partant des béatitudes du Christ, je voudrais vous préciser ici comment je crois fermement que Jésus n'est pas venu fonder sur terre une religion de plus mais nous inviter à une FOI confiance au Père qui veut nous associer à sa vie.
Voici cet article publié par la Revue franciscaine  "Evangile aujourd'hui" en un numéro intitulé "CROIRE AUJOURD'HUI" numéro 61 publié au premier trimestre de 1969. Vu sa longueur, je vous la présenterai en plusieurs fois.

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L'analyse des composantes de la nouvelle culture explique la mise en question actuelle de la Foi. Partout le chrétien se sent interpellé. On ne lui demande plus comme autrefois de prouver que son Eglise est la vraie, mais "une Eglise, une religion et même un Dieu, pourquoi faire?"

Le monde moderne est sûr de lui d'une façon qui nous inquiète. Grâce à la civilisation technique, l'homme a appris à résoudre quantité de problèmes importants sans plus recourir à l'hypothèse Dieu. Il lui semble souvent que tout va aussi bien qu'auparavant. La science semble à beaucoup la clé de l'avenir humain, tandis que la Religion sert de refuge aux valeurs du passé ; elle constitue une sorte de musée de l'homme respectable certes, mais périmée, constatation particulièrement grave à une époque où l'humanité est plus que jamais tournée vers le futur. Beaucoup de chrétiens parlent avec nostalgie de déchristianisation. Mieux vaut se référer au terme de "sécularisation" admis par tous, croyants et incroyants. Selon l'évêque anglican Robinson, la sécularisation est un processus entièrement neutre, contrairement au laïcisme qui est une position philosophique souvent antireligieuse. Elle reflète, note-t-il,  la libération progressive des aspects de la vie, les uns après les autres, d'un contrôle clérical, religieux, métaphysique.

Sous l'effet de ce processus, l'univers mental et le cadre de l'activité humaine se sont fortement transformés. En voici quelques manifestations.


RENONCEMENT A DIEU OU A L'ABSOLU

Beaucoup de nos contemporains sont non seulement acquis à la sécularisation, mais décidés ou résignés à vivre sans Dieu. A leurs yeux, les vérités religieuses s'apparentent aux contes de fée.

Il n'existe pas de solution "révélée" ou "sacrée". Chacun doit laborieusement forger son destin et en découvrir le sens. L'important, c'est l'humain.

Ce travailleur, qui aspire à une augmentation de salaire, cherche à bien élever les siens, souffre du manque de fraternité entre les hommes, s'il a du coeur, est prêt à payer de sa personne pour la réaliser autour de lui autant que possible. En revanche les causes explicatives du monde ou du mal ne le passionnent guère.

Beaucoup de chrétiens perdent ainsi peu à peu la foi de leur enfance en découvrant tout à la fois la densité de l'humain et le peu de consistance de leur religion. L'image du Dieu providence, que tant de psychologues et d'ethnologues relient à des civilisations agraires périmées, ne fait pas le poids devant la puissance extraordinaire que l'homme se confère par la technique.

Le croyant essaye bien parfois de se persuader que Dieu agit par lui, mais bientôt il se passe d'un Créateur si silencieux. Sa foi religieuse le concerne toujours moins dans sa vie quotidienne. Les dogmes qui ont ont composé l'univers de son enfance peuvent ainsi s'écrouler les uns après les autres lorsqu'il approfondit les valeurs profanes.

Reste l'expérience humaine à vivre avec ses frères. Ce cheminement vers l'agnosticisme ou l'athéisme est fréquent aujourd'hui.

CEUX QUI ENTENDENT DEMEURER FIDELES AUX VALEURS RELIGIEUSES TRADITIONNELLES.

Conscient du fait que leur foi risque de faire naufrage dans les remous actuels, d'autres chrétiens se réfugient dans les pratiques religieuses. Ne trouvant plus de place apparente pour Dieu dans le monde qui se construit, ils sombrent dans l'angoisse et condamnent en bloc l'évolution qui les a conduits à cette "calamité". Leur désarroi s'explique par les nombreuses compromissions de leurs croyances avec la culture ancienne qui se désagrège peu à peu.

Leur foi est liée, limitée parfois  à ce point aux formulations et aux structures religieuses de leur jeunesse qu'elle se transforme en agressivité et en pessimisme touchant l'avenir.  Leur refus farouche des réformes liturgiques ne s'explique-t-il pas par le fait que leur foi leur paraît menacée par l'évolution des rites ? La découverte d'une certaine incroyance, sous un vernis religieux,  pourrait donner prise à un effort de conversion au Christ ; trop souvent, malheureusement,  elle les ancre aux anciennes formes sécurisantes.

Le chanoine Laloup donne quelques exemples :

"J'entends un sermon ; le prédicateur auquel j'attribue toute l'autorité ecclésiale développe une "pensée personnelle" que je trouve étrange par rapport à ce que j'ai appris quand j'avais douze ans; j'oublie que j'en ai 45, que je n'ai jamais rien lu de proportionné à mon âge adulte et je le traite d'hérétique.
Une femme surprend son mari à lire un livre religieux "très drôle" et croit qu'il va perdre la Foi ; elle se défend par une réaction purement négative.
Tel autre apprend que le Pape édicte des règles strictes pour le mariage et que ces dispositions sont discutées ; en attendant que tout redevienne clair, il verse dans un laxisme complet.
Un autre encore trouve que l'Eglise devient protestante , plein de dépit, il a le sentiment d'avoir opté pour le mauvais parti."

LES CHRETIENS QUI OPTENT RESOLUMENT POUR LA SECULARISATION AU NOM DE LEUR FOI.

D'autres chrétiens considèrent comme un processus tout à fait positif la sécularisation et y voient même une mise en application de l'Evangile.

Ainsi le romancier prêtre, Jean Sulivan, affirmait lors d'une interview que les chrétiens ne doivent pas s'indigner ni s'attrister de voir leur idéal exprimé sous une forme non religieuse par la société moderne.

L'Eglise, à son avis,  doit se réjouir de voir son esprit de fraternité partagé par le plus grand nombre, même si beaucoup le vivent indépendamment d'elle.

La situation nouvelle de l'humanité constitue un signe divin appelant à un renouvellement de la Foi. Refusant de considérer le Christianisme comme un instrument de conquête ou un facteur de ségrégation parmi les hommes, les chrétiens "sécularistes" oeuvrent donc, au nom même de leur Foi, pour le déconfessionnalisation des institutions religieuses dans le domaine profane.

Selon eux, l'Evangile doit inspirer tous les secteurs de la vie sociale, économique et politique, comme le levain dans la pâte. La sécularisation doit dès lors être considérée comme une chance nouvelle donnée à l'annonce du Salut.

Beaucoup de théologiens (A. Van Loew, Cox, Newbigin) soutiennent même que cette sécularisation est un fruit de la révélation biblique qui a mis fin à une certaine forme de "sacré", celui des religions païennes. En assignant à l'homme de dominer la terre, la Bible a favorisé l'essor technique qui a de fait pris naissance dans une civilisation marquée par le Christianisme : les Missions, note Newbigin,  ont souvent davantage favorisé la sécularisation que la Christianisation des pays du Tiers-Monde. Et il cite l'Inde, pays religieux par excellence, qui s'est donné en 1948 une constitution laïque.

D'autres rappellent que, par son Incarnation, Jésus est venu abolir le sacré ambigu des religions et "accomplir" la Révélation de l'Ancien Testament.

N'a-t-il pas désacralisé le temps, le Sabbat et du même coup le dimanche ? Il a désacralisé le prêtre en évitant soigneusement l'emploi de tout vocabulaire sacerdotal à propos des siens.

Les premiers chrétiens scandalisaient les païens parce qu'ils n'avaient pas de lieu sacré. Jésus est allé jusqu'à désacraliser l'absolu du culte et du même coup de la religion, puisque la réconciliation fraternelle doit précéder l'offrande à Dieu. Le Christ, ajoutent-ils a tout désacralisé sauf ... l'homme lui-même, l'homme du commun auquel il s'est identifié en en faisant le critère ultime de notre démarche vers Dieu.


     -"J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger,
        J'ai eu soif et vous m'avez donné à boire.
        J'étais un étranger et vous m'avez accueilli,
        nu et vous m'avez vêtu,
        malade et vous m'avez visité,
        prisonnier et vous êtes venu me voir."
   

A partir de l'homme, comme Saint Paul l'a bien montré, le Christ est venu tout "resacraliser" d'un sacré renouvelé qui considère toute réalité comme apte à exprimer le divin et à y conduire.

Il y a là une possibilité de dialogue avec l'humanisme actuel qui souvent n'a gardé du sacré antique que le culte de l'homme exprimé parfois sous forme d'une mythologie utopique (Le grand Soir... )

Par le Christ, le mythe éternel de l'homme idéal se rabat sur l'histoire. La Foi chrétienne oscille entre deux tensions contradictoires : la recherche d'une part d'un humanisme intégral qui réduit Dieu au silence, soit en le néantisant (Nietsche) soit en le situant en un autre monde sans relation avec le nôtre, soit en l'humanisant à un tel point que Jésus semble n'être plus qu'un philanthrope ; et d'autre part, une religion Providentialiste qui réduit l'homme au silence.

L'accentuation du caractère "humaniste" va souvent de pair avec une sorte de désaffection vis à vis de tout l'appareil institutionnel de la Religion. C'est ainsi que se pose de plus en plus le délicat problème des relations entre Foi et Religion.

Le Christ a-t-il fondé une religion ? A une époque où le sentiment religieux semble reculer devant les progrès techniques, faut-il encore unir Christianisme et religion ou repenser le message du Christ en de nouvelles catégories ?

Il faut s'entendre sur les mots. Si on se réfère à l'étymologie (Religion= Relation) le terme "Religion" est inattaquable. Cependant on ne peut nier que les religions, y compris la religion chrétienne, ont été souvent une passion dévorante qui a engendré sacrifices sanglants, fanatisme et divisions au sein de l'humanité.

Qu'une expression apparemment contradictoire comme "guerre des religions soit une réalité historique, voilà qui nous oblige à dépasser l'étymologie. Deux théologiens, le très calviniste Karl Barth et le luthérien Dietrich Bonhoeffer ont réfléchi en ce sens ; il nous paraît intéressant de confronter leur point de vue respectif.

KARL BARTH

Pour le grand théologien suisse, Karl Barth, le Christianisme ne constitue pas vraiment une religion, c'est à dire "une tentative humaine pour prévoir ou reconstruire à priori le dessein de Dieu exprimé dans la Révélation en vue de lui substituer une construction humaine." L'homme religieux préfère un Dieu issu de l'imagination ou de l'endettement humain, un Dieu caricaturé, au Dieu fait homme, Jésus Christ.

La thèse de K. Barth est brutale. La religion est incrédulité, elle constitue par excellence le fait de l'homme sans Dieu.

Citant Luther, il affirme que la critique de la religion ne concerne pas seulement les adeptes des autres religions, mais qu'elle nous vise aussi nous-mêmes en tant que représentants de la Religion chrétienne. Il y a en nous une volonté d'atteindre Dieu à partir de nos propres capacités humaines comme celle des constructeurs de la Tour de Babel, symbole type de toute religion.

Comme Calvin l' a écrit : "L'homme est vraiment un animal à inventer Dieu".

     -"Donc on peut voir que l'esprit de l'homme est une boutique perpétuelle de de tout temps pour forger idoles." (Calvin, inst. 1)

La religion est vouée à l'échec ; livré à lui-même, l'homme ne peut créer que des dieux-idoles, qui le dénaturent en l'écartant du vrai Dieu, à l'image duquel il a été créé. Aussi le Christ est-il venu détruire la religion. (1)

La religion est donc un effort de conquête pour atteindre Dieu à partir de nos capacités, tandis que la Foi consiste à accueillir le Salut de Dieu qui m'atteint dans la Révélation.

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(1) Cf cette réflexion de Georges Brassens dans la revue "Panorama chrétien " : "Avant les hommes n'avaient pas de confort, pas de réconfort. Ils se sentaient malheureux ils cherchaient quelque chose à leur portée, quelque chose de possible ; ils faisaient travailleur leur cervelle. Ils ont inventé des dieux, puis Dieu : un Dieu qui leur donnerait sûrement le bonheur, un jour ou l'autre. Maintenant ils remarquent qu'ils fabriquent eux-mêmes du bonheur, enfin un certain bonheur, celui du confort et ils ont de moins en moins besoin de Dieu."
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"Par cette prétention de mettre la main sur Dieu, la religion est exactement le contraire de la Révélation. Elle constitue dès lors l'expression la plus concentrée de l'incrédulité de l'homme, c'est à dire  de l'attitude et de l'activité humaines opposées à la Foi."

A la religion, Barth oppose la Révélation, source même de la Foi. La Révélation est l'acte par lequel Dieu, l'inaccessible, se donne à connaître lui-même.

     -"En touchant l'homme, la Révélation sous-entend... que ses tentations de connaître Dieu par lui-même sont d'un point de vue pratique et non pas théorique rigoureusement vaines. Dieu se révèle à  l'homme comme son Seigneur. Il lui apprend quelque chose de tout à fait nouveau, qu'il ignorait totalement."

Loin de s'accrocher à la religion, la Révélation s'y oppose, l'abolit et l'assume.

Cependant il arrive à Karl Barth de parler parfois de la "vraie religion". C'est que, considérant le caractère incarné de la personne du Christ, il reconnaît au nom même de la Révélation une imminence de la Foi et un rôle significatif à la religion qui lui vient justement de la présence de l'Esprit et de la Parole de Jésus.

En soi toute religion est incrédulité, mais elle peut cependant devenir vraie, de même que l'homme peut devenir un pécheur justifié ; comme la grâce est capable de ressusciter des morts et d'amener des pécheurs à la repentance, elle peut aussi dans l'immense domaine des manifestations religieuses mensongères susciter une religion qui soit vraie. Pour le théologien suisse, aucun doute n'est possible; le Christianisme est la vraie religion parce qu'il vit et se nourrit de la Révélation.

     -"Toutes nos activités chrétiennes, qu'il s'agisse de nos conceptions de Dieu, de notre théologie, de nos cultes, des formes de notre vie communautaire, de notre éthique et de notre esthétique, de nos directives individuelles et sociales, de notre politique d'Eglise, ne peuvent se réclamer de la religion que dans la mesure où elles expriment adéquatement la Foi et obéissent à la Révélation" (page 117)


DIETRICH BONHOEFFER

Dietrich Bonhoeffer, ce jeune théologien allemand, victime des camps nazis, n'a pas eu le temps d'élaborer une théologie systématique.  Mais à travers ses écrits, dont nous retiendrons presque exclusivement les "lettres rédigées en captivité", se dégage une perspective audacieuse et prophétique concernant l'avenir du Christianisme.

Bonhoeffer, qui connaît la position de K. Barth, regrette que la pensée calviniste n'ait pas tenu compte de l'évolution du monde vers la sécularisation, cet "âge adulte de l'humanité". A ses yeux, la théologie Bartienne constitue une sorte de "positivisme" de la Révélation reposant sur un "à priori" invérifiable, et elle accule l'homme au fidéisme.

Au fond de sa prison, Bonhoeffer ne cesse de rechercher ce que signifient le Christianisme et Jésus pour l'homme d'aujourd'hui.

C'est que le temps de la piété ou de la religion est passé. Nous allons au devant d'une époque "a-religieuse". Sans doute, le Christianisme a-t-il toujours existé sous une forme religieuse, peut-être la vraie, concède-t-il à Barth. Mais la conviction personnelle du théologien allemand est tout autre :

     -"Si on découvre un jour que cet "à priori" n'existe pas, mais qu'il fut une forme d'expression de l'homme, dépendante de l'histoire et périssable ; si donc les hommes deviennent radicalement irréligieux - et je crois que c'est déjà plus ou moins le cas... que signifie alors cette situation pour le Christianisme." (page 121)

En fin de compte, se demande D. Bonhoeffer, le Christ peut-il devenir le seigneur des irréligieux ?  Barth a été trop timide. Aussi son "positivisme" de la Révélation l'a-t-il conduit à une certaine restauration de la religion.

Il n'a pas répondu aux questions essentielles : que peuvent bien signifier une Eglise, une paroisse, une prédication, une liturgie, une vie chrétienne  dans un monde sans religion ?... Comment former une Eglise sans nous considérer comme des privilégiés au plan spirituel, mais pluttô comme appartenant pleinement au monde ? 

Alors le Christ ne sera plus l'objet de la religion mais le Seigneur du monde.

Si Bonhoeffer est si méfiant vis à vis de la religion, c'est que, à son avis, l'acte religieux est toujours partiel, limité, tandis que la Foi est un acte engageant toute la vie.
Le religieux oriente l'homme vers un au-delà, la Foi le renvoie à la vie dans le monde.
Le théologien allemand récuse comme "religieux" autant le christianisme "libéral", qui évacue l'enfant avec l'eau du bain, que cette autre forme de fuite du monde que constitue le "piétisme", même celui de Barth. Vain pareillement, le désir de retourner à la chrétienté médiévale.

Le développement de la science dénonce le danger, commun à toutes les religions, d'utiliser dans notre connaissance imparfaite, Dieu comme bouche-trou ;  car lorsque les limites de la connaissance reculent, ce qui arrive nécessairement,  Dieu est aussi repoussé sur une ligne de retraite continue (page 142).

Bonhoeffer s'en prend avec vigueur aussi bien aux directeurs spirituels qui s'efforcent de retenir Dieu au niveau personnel le plus intime (de la prière à la sexualité) qu'aux apologètes qui tentent de démontrer la valeur du Christianisme à partir des questions humaines insolubles.

     -"Les discussion sur les limites humaines me sont devenues suspectes ; la mort elle-même que les hommes ne craignent plus guère, et le péché qu'ils ne comprennent plus, sont-ils encore de véritables limites . Il me semble toujours que nous voulons par là ménager timidement une place à Dieu ; j'aimerais parler de notre Dieu, non aux limites, mais au centre, non dans la faiblesse mais aussi dans la force, non à propos de la mort et de la faute, mais dans la vie et la bonté de l'homme." (page 123)

Bonhoeffer en veut tout particulièrement à ceux qui par la philosophie existentielle ou la psychothérapie s'efforcent de convaincre l'homme qu'il est nécessairement malheureux.

     -"Si on ne parvient pas à amener l'homme à considérer son bonheur comme un malheur, sa santé comme une maladie, sa force vitale comme le désespoir, alors les théologiens sont au bout de leurs ressources ; ils se trouvent devant un pécheur endurci de nature particulièrement méchante, ou alors devant une existence "bourgeoisement saturée."

Bonhoeffer ne se contente pas de faire le procès du Christianisme-religion, il entend préciser ce que devrait être le chrétien de l'avenir.

Dans la Révélation, Dieu nous fait savoir qu'il nous faut vivre sans recourir à l'hypothèse "Dieu" pour résoudre nos problèmes. Le Dieu auquel nous croyons n'est pas la cristallisation de notre volonté de puissance. Il se laisse déloger du monde et clouer sur la croix. Dieu est faible et impuissant dans le monde et c'est ainsi seulement qu'Il est avec nous. Le Christ nous aide surtout par sa faiblesse et ses souffrances (Mat. 8/17)

Le mystère de la souffrance de Dieu, manifesté surtout dans l'agonie de Gethsemani, lui fait toucher du doigt la spécificité du Christianisme.

     -"Voilà la différence décisive d'avec toutes les religions La religiosité de l'homme le renvoie dans sa misère à la puissance de Dieu dans le monde ; Dieu est le "deus ex machina". La Bible le renvoie à la souffrance et à la faiblesse de Dieu. Seul le Dieu souffrant peut aider. Dans ce sens on peut dire que l'évolution du monde vers l'âge adulte, faisant table rase d'une fausse image de Dieu, libère le regard de l'homme pour le diriger vers le Dieu de la Bible qui acquiert sa puissance et sa place dans le monde par son impuissance (page 162-163)

C'est ici qu'intervient  l'interprétation "laïque" du Christianisme. Dans l'ébauche d'une étude, Bonhoeffer suggère clairement que la Foi ne s'identifie pas à la croyance en la Toute Puissance de Dieu, qui ne constitue pas une véritable expérience de Dieu, mais un simple prolongement du monde; elle implique la rencontre du Christ. Jésus retourne totalement le sens de l'existence humaine en "existant que pour les autres." Le Dieu de Jésus-Christ défie notre imagination. Sa transcendance ne se manifeste pas par sa Toute puissance mais par sa vie "entièrement donnée".

En Christ on dit "Oui" et "amen" à toute la vie humaine. Dans notre époque mouvementée, on risque d'oublier la raison pour laquelle il vaut la peine de vivre. Ici la confession de Bonhoeffer devient émouvante :

     -"Nous croyons que c'est l'existence de tel ou tel homme qui donne un sens à notre vie. Mais la réalité est celle-ci : si la terre a été jugée digne de porter l'homme Jésus-Christ, si un homme comme Jésus a vécu, alors il vaut la peine que nous vivions, nous les autres hommes. Si Jésus n'avait pas vécu, alors notre vie n'aurait pas de sens malgré tous les hommes que nous connaissons, vénérons ou aimons."

Selon Bonhoeffer, le Christ crée en non non pas un type d'homme, mais l'homme tout court. Il nous révèle qu'il n'est pas naturel à l'homme d'être "humain jusqu'au bout."

Ce n'est pas l'acte religieux qui fait le chrétien, mais sa participation à la souffrance de Dieu dans la vie du monde.

Une lettre de juillet 1944 précise le sens de la Foi au Christ en un monde sécularisé :

     -"C'est en vivant pleinement la vue terrestre qu'on parvient à croire. Quand on a renoncé complètement à devenir quelqu'un - un saint, ou un pécheur converti, ou un homme d'église (ce qu'on appelle une figure de prêtre), un juste ou un injuste, un malade ou un bien-portant - afin de vivre dans la multitude des tâches, des questions, des succès et des insuccès, des expériences et des perplexités - et c'est cela que j'appelle : vivre dans le monde, alors on se met pleinement dans les mains de Dieu, on prend au sérieux non ses propres souffrances mais celles de Dieu dans le monde, on veille avec le Christ à Gethsemani ; telle est, je pense la foi, la metanoïa : c'est ainsi qu'on devient un homme, un chrétien. (cf. Jér. 45) Comment les succès peuvent-ils nous rendre insolents ou les insuccès nous troubler si, dans la vie terrestre, nous souffrons de la souffrance de Dieu ? (page 170)"

Et l'Eglise ?  Elle devrait être l'incarnation même de la vie pour les autres au lieu de lutter uniquement pour se maintenir en vie comme si elle était son propre but.

Bonhoeffer se fait ici sévère.

L'Eglise est devenue incapable de porter la Parole réconciliatrice et rédemptrice pour les hommes et le monde. Elle doit subir cette mutation profonde.

Il est vain de lui donner un nouveau visage en remodelant son organisation institutionnelle. D'ici une vingtaine d'années, pense-t-il,  l'Eglise parlera un langage nouveau, peut-être tout à fait a-religieux, mais libérateur et rédempteur comme celui du Christ ; ce sera le langage d'une justice et d'une vérité nouvelle qui annoncera la réconciliation de Dieu avec les hommes et l'approche de son Royaume.

ESSAI DE SOLUTION

Karl Barth et Bonhoeffer éclairent chacun à sa manière le délicat problème des relations entre Foi et Religion.

Barth a le mérite d'avoir bien exprimé le caractère positif de la Révélation de Jésus-Christ qui est bien plus que cristallisation des aspirations humaines non satisfaites naturellement. Mais son pessimisme concernant la nature humaine nous paraît excessif.

Bonhoeffer a bien compris l'impasse où menait le "transcendantisme" excessif de K. Barth. Plus attentif aux signes de notre temps, il perçoit dans la crise "séculariste" un appel à retrouver la substance même de la Foi chrétienne, altérée par sa compréhension "religieuse". Le théologien allemand a bien compris le caractère irréversible de la crise moderne. La solution religieuse s'enracinant dans la faiblesse de l'homme a pu nourrir l'espérance de générations démunies devant les mystères de l'existence. Mais la civilisation technique, où l'homme se découvre responsable de son destin, ruine définitivement le "dieu-religieux". Raison de plus de revenir au Christ venu révéler un Dieu compromis au coeur même de l'humain, un Dieu qui, loin de balayer les obstacles devant les siens, leur demande de s'asssocier à sa souffrance pour le salut de l'humanité toute entière.

Dans quelle mesure pouvons-nous suivre K. Barth et Didtrich Bonhoeffer.

Le rejet de la religion nous met sans doute mal à l'aise. Encore faut-il dépasser notre sensibilité écorchée pour aborder le fond du problème. Vatican II, parlant de la religion en général et des religions reconnaît le caractère inédit de la crise religieuse moderne :

     -"Refuser Dieu ou la religion, ne pas s'en soucier, n'est plus comme en d'autres temps, un fait exceptionnel, lot de quelques individus. Aujourd'hui, en effet, on présente volontiers un tel comportement comme une exigence de progrès scientifique ou de quelque nouvel humanisme (Lum. Gent. 7)

Loin de vouloir dissocier Foi et Religion, des chrétiens semblent parfois souhaiter, comme l'historien Toynbee, un front commun des religions contre l'athéisme. Sans aller jusque là, Vatican II est attentif aux valeurs positives des grandes religions non chrétiennes.

     -"L'Eglise catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions diverses. Elle considère avec un respect sincère ces manières d'agir, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu'elles diffèrent en beaucoup de points de ce qu'elle même tient et propose, cependant apportent souvent un rayon de la vérité qui illumine les hommes. (Rel 2)

L'Eglise catholique a toujours pris au sérieux l'Incarnation du Christ et ses répercussions écclésiologiques. A ses yeux, la religion a beau éprouver une indulgence excessive pour le "dieu-bouche-trou", elle n'en demeure pas moins un guide et une route vers le Christ. Celui-ci- d'ailleurs ne doit pas seulement nous apparaître comme le douloureux Crucifié mais comme le Vivant par excellence, grâce à sa résurrection. Oui, Dieu se fond dans le monde comme Fils, mais en se référant au Père et à l'esprit avec qui il partage la vie d'amour. Le Verbe de Dieu a voulu nous montrer la proximité de Dieu sans cependant faire totalement disparaître Dieu dans l'humain. Sans quoi sa doctrine rejoindrait la fermeture désespérante sur cette terre.

Toutes ces raisons expliquent l'attachement de l'Eglise catholique à l'expression incarnée de la Révélation, l'Ecriture, la Tradition, vécue au sein d'une Eglise non seulement mystique mais institutionnelle.

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Il est temps de conclure à la lumière de tous ces éléments.

Le Christianisme est-il une foi ou une religion ?  A partir du moment, comme cela se fait de plus en plus où on adopte la terminologie Barthienne, il n'est pas possible de transiger sur la priorité absolue de la Foi. En toute hypothèse, le terme "religion" reste ambigu.
Je crois personnellement qu'il vaut mieux aujourd'hui ne pas nous accrocher, d'une façon passionnée à la défendre.

Le monde de demain sera-t-il "a-religieux" au sens de Bonhoeffer ? C'est possible mais peu probable. Mieux vaut peut-être renoncer à appeler "religion" l'incarnation institutionnelle et la formation dogmatique de la Foi, pour éviter toute confusion avec le recours au "dieu-opium".

L'homme est peut-être trop un "animal religieux" pour se passer totalement et universellement de religion.

Il importe cependant que le mouvement ascendant de l'homme vers Dieu, innévitablement lié  à l'institution religieuse, se convertisse sans cesse à la Foi, qui exprime ce Salut qui vient du Très Haut.

C'est d'autant plus vrai que, comme Dietrich Bonhoeffer l'a montré, la religion comme telle est plus que menacée dans la civilisation technique où l'homme a pris conscience de son pouvoir sur le monde.

Si la science tue petit à petit le solution "religieuse", jamais peut-être elle n'a été si désorientée comme le reconnaît Jean Rostand. Sa puissance est si grande qu'elle en prend peur. Il y a en elle une soif irrésistible d'humanisme et c'est à nous de lui rappeler la valeur absolue de l'humain, tel que Jésus nous l'a fait apparaître.

En Jésus-Christ la Révélation indique l'homme comme celui qui doit, dans une oeuvre commune, ordonner le monde et le soumettre au terme d'un effort actif.

Le Christ ne vient pas nous décharger de nos responsabilités, comme l'a rappelé autrefois l'assemblée de "l'Église qui est en Hollande" ;  une seule valeur a une signification absolue pour nous, c'est l'amour humanisé à l'exemple du Christ.

Nous ne devons donc pas tant pleurer la fausse sécurité religieuse, minée par les progrès scientifiques, mais sauver l'humain avec nos frères en recherche. Est-ce à dire que moins nous serons "religieux", plus nous serons "croyants" ? Sûrement pas.

La Parole du Dieu vivant et incarné nous parviendra toujours par le double courant de la Tradition hiérarchique qui en représente la dimension historique d'une part, et du "prophétisme" qui en assure la dimension existentielle.

On pourrait dire que le prophète en notre temps est celui qui perçoit, comme une invitation à lui adressée, les "signes du temps", et y voit d'une façon plus existentielle plus qu'institutionnelle le dessein actuel de Dieu pour son Église.

En un monde tourné tout entier vers le futur et rétif à tout statisme, il serait particulièrement grave que notre Foi apparaisse presque uniquement conditionnée par un passé lointain.

Dans l'Église, le prophétisme nous semble souvent avoir été plus toléré que désiré. Est-il permis de souhaiter qu'à l'avenir, le prophète soit pleinement reconnu comme celui qui exprime et authentifie la foi dans l'aujourd'hui de Dieu en communion et non seulement en pure soumission vis à vis de la hiérarchie qu'il complète vraiment. ?

De plus, il importe de se rappeler que Jésus est venu mettre fin à une certaine religion, celle qui confine le sacré en un temps, en un espoir, en des hommes particuliers et l'oppose au profane. Ce n'est pas là une tâche facile.

Nous retombons si facilement au stade de la religion païenne ; il est tellement plus facile de confier son salut à une médaille, à un pèlerinage, qu'à la véritable conversion du coeur.

La crise actuelle de la sécularisation est un risque... si grand qu'on peut vraiment l'appeler une chance, car elle nous oblige à nous recentrer sur l'essentiel en nous rappelant que la formulation historique de la Vérité révélée doit sans cesse être confrontée à la Vérité vivante, ressuscitée qui ne cesse de la provoquer au coeur du réel.

 

La foi ne supprime pas les questions, elle les suscite plutôt. Elle n'est pas un "baume" mais une force, une clarté (Cf. la chanson de Jacques Brel : l'homme de la cité.) Elle ne nous donne pas des solutions toutes faites ; en son nom nous devons au contraire lutter contre la routine des formules religieuses.

 

La formulation des dogmes, l'institution,  ont leur place dans l'église en tant qu'ils expriment l'incorporation au sein d'un peuple, mais je ne puis ni ne veux les confondre avec la Foi; celle-ci ne cesse de me pousser à repenser cette formulation conceptuelle qui constitue à un moment donné une approche valable de la vérité sans l'épuiser cependant.  

 

Sans tomber dans un individualisme anarchique, la hiérarchie de demain respectera, j'espère, davantage les "minoritaires" qui expriment, eux aussi une part de cette Vérité totale.

 

Il faut rattacher la dogmatique à la foi vécue qui l'empêche de devenir une abstraction légaliste ou des tabous religieux. 

 

Ce n'est pas tant par référence à une formulation dogmatique que se réfère la Foi authentique mais en relation avec une attitude existentielle, celle de "vivre pour les autres" comme Jésus l'a fait.  

 

Georges Brassens, interrogé sur la manière dont un prêtre pouvait témoigner de sa foi répond ;

 

     -"Si vous aimez vraiment, toutes les permissions vous sont acquises. Si vous ne méprisez pas, et si, en face de vous, je peux garder le pouvoir de réfléchir par moi-même, vous ne touchez pas à ma liberté. Je suis venu parce qu'il m'a semblé qu'il y a en vous l'amour de l'homme qui dépasse les "Credo"

 Si elle est d'abord don de Dieu, visant tout homme dans la Révélation, la Foi n'est pas une acceptation passive.

 

Comme le rappelle le grand Kirkegaard, elle se conquiert comme le coeur d'une belle.

 

      -"Croire vraiment, c'est comme aimer, tellement même qu'au fond pour l'enthousiasme, le plus amoureux des amoureux n'est qu'un pâle adolescent à côté du croyant."

 

La frontière entre la Foi et l'incroyance ne sépare pas les hommes en deux groupes clairement distincts, ceux qui ont la Foi et ceux qui ne l'ont pas, mais elle se situe au coeur même de nos vies.

 

Comme le dit Karl Rahner, mon frère incroyant doit savoir qu'un païen sommeille en moi aussi et que ma Foi a pesé le sérieux de son athéisme et qu'elle croit, non malgré ce sérieux,  mais à cause du drame qui nous est commun.  Je dois lui faire comprendre que je lutte non pour le salut d'une Eglise repliée sur elle-même mais pour la promotion authentique de cette humanité, que je veux le défendre, lui et moi ensemble de la chute dans l'absurde, car nous sommes embarqués pour la même aventure.

 

La Foi m'apparaît dès lors comme la Vérité de l'Homme, non pas théorique ou abstraite, mais personnalisée et personnalisante, comme une rencontre vraie et mouvante avec l'Homme par excellence qui, issu du coeur même de Dieu me révèle la profondeur et l'ouverture de mon destin humain appelé à "communier à l'Amour éternel de Dieu, Père, Fils et Esprit."

 

Bibliographie :

 

Leslie Newbigin : Une religion pour un monde séculier, Casterman, Tournai 1967.

Marcel Massard : Foi chrétienne, Vérité de l'homme, Casterman (Col. Point de repère), Tournai, 1967.

Dietrich Bonhoeffer : Résistance et Soumission, Labor et Fides, Genève 1967.

Karl Barth : Dogmatique, premier volume, tome II, Labor et Fides, Genève 1954.

Enquête de P. Malherbe parue dans la revue "La Foi et le Temps", revue interdiocésaine belge, n° 6, pp. 594-596.

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