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Publié par YVAN BALCHOY

18-11-23- POUR L'IMPERIALISME IL NE FAUT PAS QUE LE CONGO SE DEVELOPPE (INVESTIG'ACTION - MICHEL COLLON)
Isabelle Minnon: “Pour l’impérialisme, il ne faut surtout pas que le Congo se développe”
La République démocratique du Congo (RDC) organise ses prochaines élections présidentielles dans moins d'une semaine, le 20 décembre prochain. Près de  50 millions de Congolais et Congolaises sont appelés aux urnes. La RDC est-elle face à un tournant? Quels sont les grands enjeux pour le pays? Nous avons interviewé Isabelle Minnon, activiste décoloniale dans le mouvement Intal également chercheuse sur le secteur minier en R.D. Congo et sur les relations entre les pays du continent africain et la Chine.

Quels sont les enjeux principaux des élections en République Démocratique du Congo qui doivent, normalement, se tenir le 20 décembre ?


Depuis son indépendance, l’enjeu principal en RDC, c’est le respect de sa souveraineté économique ce qui signifie l’exploitation souveraine de ses ressources naturelles dont ses ressources minières. En d’autres termes, ça veut dire mettre fin au pillage de la RDC, immensément riche en cobalt, cuivre, or, diamant, etc ; premier pays exportateur de cobalt au monde et troisième pays exportateur de cuivre. Ce respect de la souveraineté de la RDC et de cette exploitation souveraine du pays est indispensable afin de construire un État fort, un Etat économiquement solide face à des pays du Nord qui ont toujours comme but de soutenir leurs multinationales présentes ou même pas forcément présentes en RDC mais qui veulent garder le contrôle en poussant à la privatisation des sociétés.

Félix Tshisekedi, élu en 2018 dans des circonstances douteuses, a très fortement axé son discours ces deux dernières années sur la guerre. C’est un enjeu majeur. Cette guerre dure depuis plus de vingt cinq ans, il y a encore des massacres et beaucoup de déplacés à l’Est… Mais Tshisekedi évite de parler de l’économie du Congo et de l’exploitation souveraine des richesses. Mettre fin à la guerre, à ce déséquilibre, à la déstabilisation du Congo, cela ne suffit pas ! S’il s’agit d’avoir une économie forte, encore faut-il qu’après l’État redistribue ses richesses. Celles-ci doivent être redistribuées à la population et doivent lui servir. C’est vraiment l’enjeu pour le pays dans le cadre de ces élections. Ici, la population sait ce qu’elle veut. J’ai voyagé en 2022 et 2023, la population sait très bien que l’Occident n’est pas là pour les intérêts du peuple congolais. Elle l’a compris depuis très longtemps. Avoir une bourgeoisie locale au pouvoir, alliée de l’Occident et qui s’accapare les richesses, qui exploite les ressources du pays pour s’enrichir elle-même, pour enrichir les multinationales, cela ne va pas à l’encontre de l’impérialisme.

La souveraineté, c’est quelque chose qui vient de loin historiquement…


Oui, lors des indépendances, cette notion faisait partie des discours des grands panafricanistes, ainsi que de ceux de la lutte anticolonialiste des pays d’Amérique Latine, des pays asiatiques et d’autres pays d’Afrique. En RDC, on se souvient de Patrice Lumumba qui parlait d’indépendance politique et d’indépendance économique. Ensuite, tout cela a été fortement remis en question avec les institutions financières internationales au Congo après l’arrivée au pouvoir de Mobutu, aidé par les États-Unis et la Belgique. Mobutu représentait un allié important pour l’Occident et va totalement répondre au programme de la Banque mondiale et des institutions financières internationales. Aujourd’hui, on entend parfois des discours du type « c’était mieux avant ». Cependant, cette pensée nostalgique, récurrente, ne tient pas compte de deux points. D’une part, dans les années septante, sous la période Mobutu, la production congolaise était en réalité très faible. D’autre part, il y a eu une destruction de l’économie : les dettes ont très fortement augmenté ! Avant l’arrivée de Laurent-Désiré Kabila au pouvoir, le Congo avait une dette d’à peu près douze milliards de dollars. Il s’agissait d’une dette complètement insoutenable pour le pays et elle vient de cette période vraiment destructrice de l’économie avec tous ces programmes d’ajustement structurel. Sur le continent africain, les populations ont bien vu que leur sort ne s’est pas amélioré avec les politiques de la Banque mondiale et du FMI. Ce qu’elles réclament, c’est la souveraineté de leur pays respectifs, de pouvoir bénéficier elles-mêmes de leurs richesses, d’arrêter de répondre aux intérêts de l’élite bourgeoise de l’Occident. C’est le nœud du problème ! Il y a eu beaucoup de manifestations au Congo, notamment en provenance du secteur de la santé. Le personnel soignant a manifesté en 2022 et 2023. Là encore, allouer des budgets aux soins de santé implique un État suffisamment fort économiquement et que les autorités au pouvoir ne détournent pas l’argent public pour ses propres intérêts.

Parmi les candidats actuels, qui incarne ce projet d’un « État fort » ?

Actuellement, il y a une vingtaine de candidats déclarés dont quatre principaux. D’abord, Félix Tshisekedi, le président sortant, qui brigue un second mandat. Martin Fayulu,qui s’était présenté lors des élections de 2018. Ensuite, le docteur Denis Mukwege, prix Nobel de la paix, connu mondialement. Enfin, il y a l’ancien gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi. Au sein de ce quatuor, il faut être clair : aucun des candidats n’incarne une rupture avec l’impérialisme ; la rupture nécessaire avec les grandes multinationales pour aller vers la défense de la souveraineté économique, politique et territoriale du Congo ainsi qu’une redistribution des richesses. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de perspective pour le pays car les élections sont aussi un moment pour la population pour réclamer des améliorations. Et c’est aussi l’occasion, pour les mouvements progressistes du Nord, de mettre en lumière les manières s’ingère l’Occident.

Le docteur Denis Mukwege semble un candidat plein de qualités.

Il a effectivement soigné des milliers de victimes de violences sexuelles dans l’hôpital Panzi situé à l’Est du Congo où il a travaillé. Mukwege a accompli beaucoup et a reçu le prix Nobel de la paix en 2018, pour son travail en tant que médecin. Mais il faut savoir qu’il a rendu visite, en juin 2023, au président nord-américain Joe Biden, qu’il a effectué des tournées en Europe, au Canada et dans les pays du Nord qui promeuvent l’exploitation de la RDC via leurs multinationales. Son programme n’incarne pas cette rupture économique avec le grand capital international. Denis Mukwege parle en faveur de la paix, pour mettre un terme à la faim, aux vices…

Des slogans mais sans préciser quelles alternatives mettre en place pour y arriver ?

Exactement, ce sont des slogans. Or, s’il n’y a pas de rupture économique avec la politique du Fonds Monétaire International (FMI), des institutions internationales, des grandes puissances, la RDC ne peut pas prendre une voie qui sera réellement celle de la paix. Une voie de la paix passe par la maîtrise territoriale et l’exploitation de ses ressources naturelles. Ce n’est pas avec ces slogans qu’on peut arriver à répondre aux besoins vitaux de la population… Quant à Félix Tshisekedi, ces deux dernières années, il a privilégié un discours par rapport à la paix. Dans ses déclarations, il attaque Paul Kagamé, parce qu’il sait très bien que la population, particulièrement à l’Est, veut la fin de cette guerre, la fin de cette humiliation avec Kagamé et le gouvernement rwandais. Mais avoir recours à ces discours, c’est une manière pour Tshisekedi de pouvoir récupérer la confiance de la population et de pouvoir s’accaparer de nouvelles voix pour les élections. Il faut préciser que la guerre en RDC ne peut pas se résumer au voisin de l’est. Ce n’est pas le Rwanda qui fabrique des armes. Son économie dépend principalement de l’aide au développement fournie par les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’Europe. Derrière le Rwanda, il y a donc surtout les États-Unis, mais Tshisekedi ne s’attaque pas à eux et ne dénonce que le seul Rwanda. Ces divergences entre la RDC et le Rwanda arrange d’ailleurs les États-Unis. Cela crée une déstabilisation et permet à ces derniers de pouvoir s’ingérer, de venir dicter comment il faut faire. Avril Haynes, la Secrétaire national de la sécurité aux États-Unis, s’est rendue au Rwanda et au Congo fin novembre pour présenter une sorte d’accord de paix entre les deux pays et attribuer une image de pacificateur aux États-Unis. Pour autant, beaucoup en Afrique ne croient plus que ce sont les États-Unis ou l’Europe qui vont apporter la paix. Avec les bouleversements survenus en Afrique de l’Ouest (Niger, Burkina Faso ou Mali), il y a toute une population sur le continent qui exprime son ras-le-bol face à des systèmes comme celui de la France mais aussi envers la mission des Nations Unies au Mali et celle au Congo. Idem avec ce qui s’est passé en Ukraine et en Palestine… Les populations d’Afrique savent parfaitement que les États du Nord ne sont pas les alliés des peuples opprimés.

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