07-01-24- DEPARDIEU ? FALLAIT-IL PARLER DE L'AFFAIRE COREENNE ? (LATOUILLE-AGORABOX)
Depardieu : fallait-il parler de l’affaire coréenne ?
par LATOUILLE (son site)
Trouvant, pour certains éléments du moins, une apparente analogie entre des éléments du traitement de l’affaire Depardieu et ce que j’écrivais dans un mémoire au cours de mes études de psychologie à propos du soupçon ; j’organiserai mon propos sur l’affaire Depardieu autour de quelques composants de ce mémoire sur le soupçon.
"Là-bas... là-bas, il y avait des enfants, ... leurs parents et leurs familles finirent par m'en vouloir tous, ... Et que craignaient-ils donc tellement[1] ?" Dans ce passage de L’Idiot de Fédor Dostoievski, ce que craignent les parents et les familles, c'est ce dont ils soupçonnent le Prince Miuchkine. Le Prince n'est que soupçonné ; l'accusation pourrait suivre. N’en sommes-nous pas dans un stade analogue avec l’affaire Depardieu : ne craignons-nous pas que les paroles de l’acteur, d’une stupidité et d’une vulgarité incommensurables et inexcusables (aujourd’hui, il n’en fut pas toujours ainsi), ne puissent n’être que les prémices ou l’illustration de quelques turpitudes inadmissibles ?
Mais dans le cas de l’affaire Depardieu il semble bien le soupçon se soit vite transformé en une véritable accusation du fait de la publication de nombreuses tribunes dans les médias et de propos divers, pas toujours judicieux, sur les réseaux sociaux. « L'accusation est une mise en acte : action en justice par laquelle on accuse quelqu'un d'un délit ou d'un crime ; ou pour le moins, dans une seconde acception, une parole clairement signifiante : imputation, reproche d'une action blâmable, répréhensible. C'est ce que l'on trouve dans La Ficelle (Guy de Maupassant) où le bourrelier, Monsieur Malandain, désigne sans ambiguïté, Maître Hauchecorne comme étant le voleur du portefeuille. De la même façon dans Le Roi des Aulnes (Michel Tournier) Martine accuse formellement Tiffauges de l'avoir violée. Dans ce dernier cas l'ordonnance de non-lieu, pas plus que dans La Ficelle le portefeuille retrouvé, ne disculpent totalement les accusés. Il demeure le soupçon. »
Pour l’instant restons sur l’accusation qui est constituée par une parole clairement signifiante propagée par des médias. Pour l’instant, la première acception du mot accusation : action en justice, n’est pas constituée à propos des obscénités proférées par Gérard Depardieu dans ce reportage en Corée. Seule prend forme de procès populaire ou d’ailleurs le populaire se manifeste majoritairement aux sphères hautement pleines de sagesse (au sens philosophique du terme) du monde dit de la culture et chez quelques politiciens et gouvernants. La question qui se pose alors est celle de savoir s’il fallait réagir, de la façon dont ce fut fait (tribunes, interview) à ces propos ignobles.
Que les médias portent à la connaissance du public ces propos ne semble pas incongrus car il est de leur rôle de porter sur la place publique les déviances d’avec la norme sociale qu’il s’agisse de paroles ou d’actes. À ce moment de l’analyse interrogeon‑nous toutefois sur la façon de porter les faits devant le public. Il est bien évident que lorsque l’on « feuilletonne » un fait on donne l’impression d’une véritable chasse à l’homme et d’une volonté d’amplifier le fait. La façon dont travaillent les médias n’est pas le propos de cet article, cependant je soulignerai que peut-être ils ne devraient pas être la chambre d’écho de la vindicte populaire, qu’ils devraient s’abstenir de publier des tribunes qui mettent en accusation des gens ; de la même façon les tribunes qui répondent aux tribunes ne devraient pas trouver de place des médias.
Les médias en se faisant la chambre d’écho des conversations de café du commerce ou de lynchage populaire brouillent tout véritable travail de la Justice et emmurent le sujet attaqué dans la nasse d’un soupçon immuable et enferment. « Dans La Ficelle, comme dans Le Roi des Aulnes, on voit bien comment les faits font circonstance et répondent à la définition du soupçon : dans La Ficelle[2] un homme ramasse quelque chose par terre, on le voit, il le sait... Celui qui a vu devient le soupçonneur potentiel et celui qui est vu, ou croit être vu, le soupçonné, et chacun s'installe dans un système enfermant. Avant même que le soupçon puisse être constitué, le soupçonné se constituait déjà comme tel et augmentait le phénomène conjoncturel : "...puis il fit semblant de chercher encore par terre quelque chose qu'il ne trouvait point...". En cherchant à se disculper Maître Hauchecorne apportait des éléments à la conjecture envisagée par son ennemie. Aussi quand on sut qu'un portefeuille avait disparu, le soupçonneur devint accusateur. » Ici, on soupçonne Gérard Depardieu d’être capable d’aller au-delà des paroles voire de mettre en actes ses paroles. Alors on dénonce. Alors on accuse. On n’a rien vu, mais quelques paroles suffisent à ce que l’on soupçonne.
« Qu’existe-t-il en chaque être qui puisse permettre l'émergence du soupçon ? Se pose alors le rapport qui existe entre le soupçon et le refoulé. Le soupçon permet ou autorise que l'objet de refoulement existe et qu'il pourrait aussi bien être avéré que simplement possible. De ce fait nous pouvons penser que le soupçon ne se situe pas uniquement dans le champ de l'acte délictueux mais dans un champ plus large constitutif de l'être comme sujet, et que, par conséquent, le soupçon peut constituer un élément traumatisant qui empêcherait le travail du Moi en perturbant la capacité unificatrice de l'être. Le soupçon ne serait donc pas que de nature morale. On pourrait par ailleurs s'interroger sur la notion de faute et de culpabilité : est-ce la faute qui crée la culpabilité, ou est-ce parce qu'on se sent coupable qu'il y a faute ? Là se posera le problème de la honte et celui du refoulement où le soupçon empêcherait le processus de refoulement. Poser le double problème de la honte et du refoulement, c'est poser la question du statut du regard de l'autre et du regard de soi sur soi. Est-ce que le soupçon ne porterait pas en lui un caractère de spécularité et un caractère de circularité renvoyant à une position infantile par rapport au regard parental ou à un regard inexpugnable comme pour Caïn, dans le poème de Victor Hugo, qui ne peut pas échapper au regard de Dieu. Ce regard extérieur renvoie à mon propre regard sur moi me révélant ce que j'ai peur d'être donnant au soupçon son caractère de permanence. C'est ce dont parle Jouhandeau, cité par Sartre[3], à propos de la malédiction ontologique : "L'insulte est perpétuelle. Elle n'est pas seulement dans la bouche de celui-ci ou de celui-là, explicite, mais sur toutes les lèvres qui me nomment ; elle est dans « l'être » même, dans mon être et je la retrouve dans tous les yeux qui me regardent. Elle est dans tous les cœurs qui ont affaire à moi ; elle est dans mon sang et inscrite sur mon visage en lettres de feu. Partout elle m'accompagne, en ce monde et dans l'autre. Elle est moi-même et c'est Dieu en personne qui la profère en me proférant, qui éternellement me donne ce nom exécrable, qui me voit sous cet angle de la colère." Le soupçon installe l'individu, soupçonné comme soupçonneur, dans une circularité où le soupçonné, ne sachant pas où déposer "la faute", serait dans l'incapacité de symboliser le soupçonneur, le soupçon et de refouler la faute. »
Il est du devoir des médias de porter à la connaissance du public les faits notamment lorsqu’ils sont délictueux, par contre il ne leur appartient que parcimonieusement et avec prudence d’être les porte-parole des soupçonneurs et ils ne peuvent pas être le terrain d’exercice de la vindicte populaire.
[1] Fédor Dostoievski, L'Idiot, TI chapV
[2] Guy de Maupassant, La Ficelle, Gallimard (Folio), Paris, 1994.
[3] Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr, Gallimard, Paris, 1988.
[4] Françoise Reumaux, Toute la ville en parle, L'Harmattan, Paris, 1994.
Réagissez à l'article
La France, ce qu’il en reste, « s’israélise », elle tend à confondre justice et vengeance, partis comme nous sommes, je ne serai pas surpris de voir resurgir la loi de Lynch.
En tout cas l’industrie du bouc émissaire tourne à plein régime, Monsieur René Girard eut été content de nous, idiocratie aidant, on sent que la planète des singes est à notre portée, bien que les bonobos préfèrent utiliser le cul pour apaiser les conflits.
déjà, ils ontoptimalisé la loi du talion
ce n’est plus oeil pour oeil, dent pour dent,
mais tête pour dent, tout le bonhomme pour un oeil
NOTE D'YVAN BALCHOY
Vous pourrez lire l'article intégral de M. Latouille repris surle site AGORABOX. A titre personnel, il est indécent de condamner une personne sur des avis d'ordre privés tirés parfois hors de leur contexte. La petite fille Coréenne n'a pas souffert de propos exprimés dans une langue qu'elle ne connaissait très probablement pas et prononcéd à distance respectable.
Que tous ceux qui n'ont jamais dans leur coeur ou dans leur rein éprouvé des idées incongrues et indécentes ,regrettées ultérieurement ou pas, jettent la première pierre à Monsieur Depardieu.
Quant à la question des viols, pour laquelle joue de toute façon avant la décision de justice la présomption d'innocence, ce sera à cette même justice exclusivement et sûrement pas à la presse d'inquisition (j'ai aime le rapprochement avec le grand Dostoievski) de trancher. (YB)
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