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Publié par BALCHOY

Le frère des relations extérieures et ses sinistres acolytes en les regardant devait se réjouir. Ghislain et Marthe ne leur poseraient plus guère de problèmes. Ils étaient mûrs pour le "Grand Projet".

Après deux heures et demie de ce traitement de choc, on les reconduit, hébétés à leur cellule où ils eurent juste le temps de se laisser tomber lourdement dans leur lit avant de sombrer dans un sommeil peuplé de cauchemars.

A partir de ce moment, pendant un temps indéterminé, - Ghislain aurait été incapable de préciser s'il s'agissait de jours, de semaines ou plus longtemps encore - la vie du biologiste namurois fut quasi végétative avec quelques rares échappées de conscience embrumée,  si pénibles à supporter qu'il refermait vite les yeux pour se replonger dans ce néant-nirvana où il se sentait moins mal.

On le conduisait ainsi que son amie de son lit à l'auditorium, puis on les nourrissait en continuant à les bourrer de drogues diverses qu'ils avalaient sans aucune réaction.

Un observateur un peu attentif aurait tout juste découvert une ombre de sourire sur ses lèvres quand on servait à Ghislain un aliment qu'il affectionnait.

Dans l'auditorium, et peut-être en son lit - il n'en n'était pas sûr du tout - la voix grave et persiflante du propagandiste de la video leur prêchait un message qu'il était tout juste capable de digérer passivement. Sans doute l'essentiel se situait-il au niveau de son inconscient peu à peu modelé et reprogrammé selon les désirs du Grand Maître.

Sa seule joie dans la journée était la courte promenade avec Marthe qu'on leur accordait après le repas de midi. Bien entendu, ils étaient accompagnés et surveillés. Avec Marthe, il n'échangeait  plus pour ainsi dire aucune vraie parole de communication ; leur seul contact  était sa main qu'il sentait dans sa main avec d'imperceptibles mouvements et contractions où il voulait lire une tendresse toujours aussi chaleureuse même si elle n'avait plus que ce moyen d'expression pour s'afficher.

Puis, un jour, ce brouillard intellectuel et moral cessa aussi brutalement qu'il était arrivé. Etait-ce,  comme ses gardes le leur avait annoncé plus d'une fois, le signe de leur guérison psychologique  ou plutôt les conséquences d'une nouvelle médication témoignant seulement qu'ils étaient mûrs à présent pour la mission à exécuter.

Ghislain et Marthe  étaient cette fois  réveillés et capables de se parler de la pluie et du beau temps, capables aussi d'admirer un lever et un coucher de soleil, mais  aucun souci  moral, intellectuel ou politique ne les effleurait plus.

D'autres étaient là pour penser à leur place dans ces domaines. Cela leur semblait une évidence qu'ils ne tentaient nullement de nier.

C'est un peu comme s'ils avaient retrouvé l'insouciance d'une enfance obéissante et crédule. Ils ne se posaient même plus la question de leur état de santé puisqu'ils étaient persuadés de vivre heureux dans le meilleur des mondes qui pensait pour eux et leur fournissait tout ce dont ils avaient besoin.

Leur morale se résumait à sa plus simple expression ; il y avait d'une part la communauté qui les protégeait ;  elle symbolisait tout à la fois le bien, le beau et le bon. En face, il y avait cette maudite secte du midi et son âme diabolique qui incarnait le mal, l'injustice et la mort.

On leur avait donné l'insigne honneur de faire triompher le bien sur le mal, cela les emballait et leur suffisait comme raison de vivre. Le pourquoi, le comment et le moment, ce n'était pas leurs affaires;  eux ils n'avaient qu'à obéir et bientôt, grâce à eux, une page glorieuse de l'éternelle lutte du bien contre le mal allait se dérouler.

Au fond, tout leur passé ne les intéressait plus, ils avaient tous deux tracé une grande croix sur des années qui ne subsistaient plus en eux que sous la forme de bribes éparses et passagères auquelles ils ne prêtaient pas plus d'attention que celle qu'on accorde à un songe au petit matin d'une nuit agitée.

En dehors de cette confiance absolue et inconditionnelle à la communauté de la FLEUR DE LOTUS, le seul attachement qui demeurait actif et vivant en eux était ce lien irrationnel fait tout à la fois de désir et de tendresse qui les rattachait l'un à l'autre.

Cette attirance se manifestait entre eux par toutes sortes de petits gestes furtifs à travers lesquels ils se faisaient comprendre leur joie confuse d'être ensemble : un sourire partagé, une caresse fugitive, parfois un baiser chaste et réservé.

C'est tout ce qu'il leur restait de cette passion brûlante et charnelle qui les avait embrassé des nuits entières.

Le plus extraordinaire de cette singulière cure psychique était tout à la fois le ravage destructeur qu'elle réalisait dans la personnalité de ses cobayes et paradoxalement le sentiment de bien-être que ceux-ci ressentaient à son terme.

En un mot, c'était l'illusion, le sentiment, la persuasion de la liberté, de la paix intérieure dans l'esclavage le plus total parce qu'inconscient.

(à suivre)


Yvan Balchoy
balchoyyvan13@hotmail.com
http://poete-action.ultim-blog.com


 
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