LA LIBERTE DANS L'OEUVRE DE DOSTOÏEVSKI (78)
Au-delà de l’intelligence et de la conscience morale, Dostoïevski discerne deux facultés irréductibles, puisqu’elles représentent à l’état pur deux ordres rationnel et affectif. Nous les présentons également sous une forme synoptique :
| ORDRE DE L’ETRE ET DE LA RAISON RASSOUDOK (raison)
Le dictionnaire traduit ce terme par « raison », bon sens. Chez Dostoïevski il prend une signification originale. Le « rassoudok » est la faculté du rationnel et du nécessaire chez l’homme. « Le rassoudok…. Est une chose excellente, mais le rassoudok n’est que le rassoudok et il ne peut contenter que la faculté raisonnante de l’homme. (1) Le sous-sol, page 393
Il s’agit on le voit de cette raison raisonnante ou objective que ne voit de l’homme que le « tout fait » ou le « nécessaire ». C’est d’elle que dépend la perception purement passive du réel. | ORDRE DE L’AMOUR ET DU CŒUR KHOTENE (volition)
Volition ou vouloir : ce terme n’est pas d’usage courant ; il appartient plutôt à la langue philosophique. Il est dérivé du verbe « KHOTET » vouloir. Dostoïevski l’oppose souvent au rassoudok dans le « Sous-sol » Le khotene est l’expression de la vie humaine entière y compris la rassoudok et ses scrupules (2) (2) Le sous-sol, page 393 Aussi Dostoïevski met-il un lien entre ce « khotene » et cette « natoura » humaine (3)qui agit toute entière par tout ce qui est en elle consciemment et inconsciemment. La "natoura" exprime la condition plénière d'un être y compris sa "priroda" » |
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Le rassoudok sait seulement ce qu’il a appris, autrement sans doute, il ne connaitrait rien. (Le Sous sol page 393) Son objet premier est tout naturellement la raison (razoum). Il comprend également l’appréhension des « zakony prirody (lois de la nature), tout le domaine des « deux et deux font quatre », symbole type des nécessités mathématiques.
« Un monsieur vous prouvera qu’il faut agir selon les lois du « rassoudok » et de la vérité (istina) (Le sous-sol, page 387)
« On veut non pas vous priver, vous dira-t-il mais faire que votre volonté s’accorde volontairement avec vos intérêts normaux, avec les lois de la nature et de l’arithmétique (Le sous-sol, page 397)
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La « volition » préside à tout le rationnel en l’homme. Il ne faut pas l’assimiler à l’absurde. Le « khotene » est irrationnel en ce sens qu’il est indépendant su « rassoudok ».
« Le khotene peut s’il le veut s’accorder avec le rassoudok…mais très souvent et même dans la plupart des cas, il s’y oppose (Le sous-sol, page 393)
Le khotene est responsable en dernière analyse du « moi » en tant que celui-ci agit et se fait par lui-même, c'est-à-dire que Dostoïevski y voit l’élément le plus personnel en l’homme. Le cœur est également au centre du « moi » personnel, mais en un sens c’est un donné, dynamique certes, mais lié à la personnalité humaine et doué de besoins inhérents à la « natoura ».
Le Khotene, c’est l’irrationnel pur, insaisissable donc, mais il est un « à priori » nécessaire de tout acte volontaire. Le "Khotene" se réalise en acte par la volonté. On distinguera avec soin la "svabodnaïa volia" (libre volonté), assimilée parfois, semble-t-il, à la "svabodnaïa sovesti" (liberté de conscience) et par ailleurs à la "svoïe volia" (vouloir propre) capricieux, s'érigeant en absolu qui prétend agir à sa guise, sans se référer à une quelconque donnée objective.
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(3) Pour mieux saisir la différence entre ces deux mots russes qui correspondent à notre « nature » (natoura) et « (priroda), comparons quelques usages de ces deux termes dans les « Carnets de Macha »
| PRIRODA « Nous connaissons seulement un trait de la nature (priroda) future de l’être future (souschtchestvo) et de tout ce qui s’impose nécessairement : la priroda. | NATOURA « Ce sera quand l’homme se régénèrera définitivement selon les lois de la nature (priroda) en une autre nature (natoura) qui ne prendra pas femme et ne convoitera pas. » |
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| La natoura exprime la condition plénière d’un être y compris sa « priroda ». |
En russe « priroda » est un terme courant. Il appartient en particulier au langage scientifique et s’emploie souvent avec « zakon » (loi).
Natoura appartient plutôt à la philosophie et désigne la condition existentielle totale d’un être. La « priroda » ne s’identifie pas formellement à l’être qu’elle détermine. Elle en est un attribut ou bien encore la manifestation en lui d’une propriété qui le situe dans l’ordre cosmique. En revanche « natoura » est souvent synonyme d’être ou de personne, ainsi que le suggère bien la comparaison des deux textes ci-dessus. En chacun d’eux, le même trait eschatologique est évoqué. On remarque que dans le second, « natoura » ne remplace pas « priroda » d’ailleurs lié à « zakon » (loi), mais souchtchestvo, être futur. C’est si évident que Camille Wilczkowski n’a pas hésité à traduire « natoura » par « en un autre être ». Pour la portée religieuse de ce mot « natoura » cf. la troisième section de cette étude, page.
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Yvan Balchoy
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