LA LIBERTE DANS L'OEUVRE DE DOSTOÏEVSKI (79)
Il nous paraît utile de confronter à la pensée Dostoïevskienne les conceptions d'un slavophile, Khomiakov et d'un Hégélien russe, Redkine, concernant le "rassoudok".
Khomiakov distingue deux types de connaissances, l'une vivante, directe, atteignant la réalité, l'autre abstraite, occupée de lois, de rapports, oeuvre de la raison raisonnante (rassoudok) ayant comme objet propre, non l'être, mais le concept (A. Gratieux, ouv. cité, tome II, page 208).
Quant à Redkine, hégélien de droite, qui fut le contemporain de Dostoïevski, il distingue à la façon de son maître trois moments dans l'histoire de la pensée : 1) La pensée abstraite et entendement (razoudetchnaïa); 2) la pensée dialectique ; 3) enfin la pensée spéculative ou positivement raisonnable.
Sous le vocable de la première catégorie, il entend le "rassoudok" qui cherche la généralité, mais ne la trouve que sous une forme abstraite parce qu'elle n'est pas mise en particulier. Cette pensée abstraite n'est pas fausse. Elle est cependant insuffisante, parce qu'unilatérale ; plus exactement, elle ne devient fausse que lorsqu'elle ne cherche plus à la dépasser" A. Koyré, ouv. cité, page 119.
Dans le "Sous-sol", Dostoïevski a longuement opposé les deux termes. Critiquant certaines théories de son époque qui réduisaient la science de l'homme à la connaissance d'un certain nombre de déterminismes, il s'efforce de démontrer toute l'importance des facultés irrationnelles dans la personne humaine.
Aux esprits scientifiques, qui veulent tout ramener à des lois naturelles immuables et mettre le "vouloir" en formule (1)
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(1) "Vous dites que la science enseigne à l'homme qu'il n'y a ni volonté, ni caprice, que tout ce qu'il faut, il ne le fait pas selon sa volonté (Khotene) mais de soi-même, selon les lois de la nature" (Le Sous-sol", page 384. C'est sans doute encore aux opinions de Gradowski que Dostoïevski fait ici allusion. Cf cette étude, page.
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Fédor Mikhaïlovitch répond, non sans ironie : "Qu'est-ce qu'un homme sans désir (Jelane), sans volonté (volia) et sans "vouloir (Khotene), sinon un simple écrou (2) Il s'en prend aussi énergiquement aux philosophes rationalistes
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(2) "Le Sous-sol", page 391 (l'édition russe)
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qui s'imaginent que "l'homme a sans aucun doute besoin d'un vouloir raisonnable et intéressé, alors que, selon lui, il lui faut seulement un vouloir "samostoïatelny" (autonome), quel prix que lui coûte cette indépendance." (3)
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(3) Le "Sous-sol", page 391
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D'autres s'imaginent, après Socrate, que le mal a pour seule cause l'ignorance du bien et préconisent en conséquence une éducation axée sur la connaissance de son intérêt rationnel. (4)
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(4) "Qui a dit le premier que l'homme fait le mal uniquement parce qu'il ne connaît âs ses véritables intérêts et que si on l'éclairait en lui ouvrant les yeux sur ses intérêts réels, normaux, l'homme cesserait aussitôt de faire le mal et deviendrait bon et sage... parce qu'étant instruit et comprenant ses intérêts réels, il verrait que ses propres intérêts sont dans le bien et il est clair qu'aucun homme ne peut agir consciemment contre ses vrais intérêts, qu'en conséquence, il sera placé dans la nécessité de faire le bien." (Le Sous-sol, page 385-386)
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Quelle utopie que de s'imaginer qu'un homme cessera volontairement de se tromper et ne voudra pas aliéner sa volonté dès qu'on lui révélera ses intérêts normaux ! (5)
Dostoïevski s'en réfère aux leçons de l'histoire pour
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(5) Le "sous-sol", page 384
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démontrer que l'homme, par goût du risque et de l'aventure tourne souvent le dos à ce qu'il sait être son intérêt. (6)
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6)" Depuis quand après ces milliers d'années, l'homme a-t-il agi pour son seul intérêt ? Que faire des millions de faits qui témoignent de ce que les hommes exprès, c'est à dire en comprenant leur véritable intérêt, les laissent au second plan pour se précipiter sur la seconde voie, celle du risque et du "peut-être" sans aucun besoin sinon précisément, qu'ils ne veulent pas du chemin indiqué et opiniâtrement, de leur propre volonté, ils empruntent l'autre chemin, le difficile, le sale...." (Le sous-sol, page 391).
Son vouloir propre, volontaire et libre, son caprice personnel, même le plus sot, sa fantaisie poussée jusqu'à la sottise, voilà ... le plus haut intérêt, qui n'entrera jamais sous aucune classification." (Le "sous-sol", page 390)
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(à suivre)
Yvan Balchoy
balchoyyvan13@hotmail.com
http://poete-action.ultim-blog.com
Khomiakov distingue deux types de connaissances, l'une vivante, directe, atteignant la réalité, l'autre abstraite, occupée de lois, de rapports, oeuvre de la raison raisonnante (rassoudok) ayant comme objet propre, non l'être, mais le concept (A. Gratieux, ouv. cité, tome II, page 208).
Quant à Redkine, hégélien de droite, qui fut le contemporain de Dostoïevski, il distingue à la façon de son maître trois moments dans l'histoire de la pensée : 1) La pensée abstraite et entendement (razoudetchnaïa); 2) la pensée dialectique ; 3) enfin la pensée spéculative ou positivement raisonnable.
Sous le vocable de la première catégorie, il entend le "rassoudok" qui cherche la généralité, mais ne la trouve que sous une forme abstraite parce qu'elle n'est pas mise en particulier. Cette pensée abstraite n'est pas fausse. Elle est cependant insuffisante, parce qu'unilatérale ; plus exactement, elle ne devient fausse que lorsqu'elle ne cherche plus à la dépasser" A. Koyré, ouv. cité, page 119.
Dans le "Sous-sol", Dostoïevski a longuement opposé les deux termes. Critiquant certaines théories de son époque qui réduisaient la science de l'homme à la connaissance d'un certain nombre de déterminismes, il s'efforce de démontrer toute l'importance des facultés irrationnelles dans la personne humaine.
Aux esprits scientifiques, qui veulent tout ramener à des lois naturelles immuables et mettre le "vouloir" en formule (1)
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(1) "Vous dites que la science enseigne à l'homme qu'il n'y a ni volonté, ni caprice, que tout ce qu'il faut, il ne le fait pas selon sa volonté (Khotene) mais de soi-même, selon les lois de la nature" (Le Sous-sol", page 384. C'est sans doute encore aux opinions de Gradowski que Dostoïevski fait ici allusion. Cf cette étude, page.
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Fédor Mikhaïlovitch répond, non sans ironie : "Qu'est-ce qu'un homme sans désir (Jelane), sans volonté (volia) et sans "vouloir (Khotene), sinon un simple écrou (2) Il s'en prend aussi énergiquement aux philosophes rationalistes
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(2) "Le Sous-sol", page 391 (l'édition russe)
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qui s'imaginent que "l'homme a sans aucun doute besoin d'un vouloir raisonnable et intéressé, alors que, selon lui, il lui faut seulement un vouloir "samostoïatelny" (autonome), quel prix que lui coûte cette indépendance." (3)
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(3) Le "Sous-sol", page 391
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D'autres s'imaginent, après Socrate, que le mal a pour seule cause l'ignorance du bien et préconisent en conséquence une éducation axée sur la connaissance de son intérêt rationnel. (4)
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(4) "Qui a dit le premier que l'homme fait le mal uniquement parce qu'il ne connaît âs ses véritables intérêts et que si on l'éclairait en lui ouvrant les yeux sur ses intérêts réels, normaux, l'homme cesserait aussitôt de faire le mal et deviendrait bon et sage... parce qu'étant instruit et comprenant ses intérêts réels, il verrait que ses propres intérêts sont dans le bien et il est clair qu'aucun homme ne peut agir consciemment contre ses vrais intérêts, qu'en conséquence, il sera placé dans la nécessité de faire le bien." (Le Sous-sol, page 385-386)
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Quelle utopie que de s'imaginer qu'un homme cessera volontairement de se tromper et ne voudra pas aliéner sa volonté dès qu'on lui révélera ses intérêts normaux ! (5)
Dostoïevski s'en réfère aux leçons de l'histoire pour
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(5) Le "sous-sol", page 384
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démontrer que l'homme, par goût du risque et de l'aventure tourne souvent le dos à ce qu'il sait être son intérêt. (6)
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6)" Depuis quand après ces milliers d'années, l'homme a-t-il agi pour son seul intérêt ? Que faire des millions de faits qui témoignent de ce que les hommes exprès, c'est à dire en comprenant leur véritable intérêt, les laissent au second plan pour se précipiter sur la seconde voie, celle du risque et du "peut-être" sans aucun besoin sinon précisément, qu'ils ne veulent pas du chemin indiqué et opiniâtrement, de leur propre volonté, ils empruntent l'autre chemin, le difficile, le sale...." (Le sous-sol, page 391).
Son vouloir propre, volontaire et libre, son caprice personnel, même le plus sot, sa fantaisie poussée jusqu'à la sottise, voilà ... le plus haut intérêt, qui n'entrera jamais sous aucune classification." (Le "sous-sol", page 390)
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(à suivre)
Yvan Balchoy
balchoyyvan13@hotmail.com
http://poete-action.ultim-blog.com