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Publié par YVAN BALCHOY

La ville de Kherson, dans le sud de l’Ukraine, a été bombardée le 14 décembre. © Photo Artur Widak / Anadolu agency via AFP

La ville de Kherson, dans le sud de l’Ukraine, a été bombardée le 14 décembre. © Photo Artur Widak / Anadolu agency via AFP

EUROPE ANALYSE

L’embarrassant appétit du capitalisme français pour l’économie ukrainienne
La guerre en Ukraine est toujours en cours mais les entreprises françaises sont déjà à l’affût pour profiter économiquement de la reconstruction du pays. Bien aidées par un gouvernement ukrainien libéral qui leur promet des retours sur investissement mirobolants. 

Mathias Thépot

15 décembre 2022 à 17h19

 
   
Faisant fi de la détresse humaine, le capitalisme voit souvent les guerres comme une opportunité pour accroître son volume d’affaires. Que ce soit pendant les conflits armés où l’industrie est très sollicitée, ou après, lorsqu’il s’agit de profiter de la reconstruction des pays détruits. 

Ainsi, il n’est pas surprenant de constater que l’Ukraine, qui subit l’agression militaire russe à l’intérieur de ses frontières, attire les regards intéressés de nombreuses multinationales. Alors même que la guerre est toujours en cours – et qu’on ne sait ni quand ni si elle prendra fin –, elles tentent déjà de placer leurs billes pour être aux premières loges de la reconstruction économique de l’Ukraine. Avec un cynisme à peine voilé. 

Lors d’une conférence bilatérale entre la France et l’Ukraine organisée mardi 13 décembre au ministère de l’économie et des finances, Sergiy Tsivkach, le directeur général de UkraineInvest, a expliqué que des promesses d’investissements d’entreprises américaines et allemandes sur le sol ukrainien allaient être annoncées très prochainement...


 

 

Tirer parti de la guerre 
Dans cette course à qui gagnera le plus de milliards, le capitalisme français veut sa part du gâteau. Lui qui était, avant la guerre, le premier employeur étranger en Ukraine – 30 000 personnes –, très présent dans les secteurs de l’agrobusiness avec des entreprises comme Danone ou Mas Seeds, de la finance avec BNP Paribas et Crédit agricole, des infrastructures numériques via Schneider Electric ou Nexans, et même de la grande distribution avec Decathlon...

 

Pour lui, les opportunités d’affaires en Ukraine sont nombreuses et « clairement identifiées » : « pour des raisons malheureusement évidentes, dans le domaine des infrastructures de transports », mais aussi des « infrastructures digitales, car il y a un vrai savoir-faire dans le numérique en Ukraine ». Également « dans le domaine de la santé, de l’agroalimentaire, l’Ukraine ayant une capacité de production agricole remarquable ». Et enfin dans « l’énergie », « la sidérurgie » et « la ville durable ». Rien que ça ! À écouter les intervenants de cette conférence, on aurait pu croire que l’Ukraine était devenue un eldorado économique et que la guerre était finie.   

Réformes structurelles 
Pour l’instant, « la France a investi l’équivalent d’un milliard de dollars en Ukraine », expliquait Sergiy Tsivkach. Mais, selon lui, « ce n’est pas suffisant, nous pourrions cibler entre 3 et 5 milliards d’euros sur la période 2023-2025 […] afin de reconstruire une nouvelle Ukraine, une Ukraine 2.0 (sic) ». Un constat partagé par Patrick Martin. 

Toutefois, le président délégué du Medef a posé une condition à l’investissement des entreprises françaises en Ukraine : que le gouvernement de Volodymyr Zelensky poursuive ses réformes structurelles. « Il est important que la situation dramatique que traverse l’Ukraine avec l’invasion russe ne vienne pas stopper ses avancées sur les cadres réglementaires et normatifs, qui sont importants pour les entreprises appelées à s’y implanter », a-t-il demandé. Un certain sens des priorités !

C’est peu dire que le message est passé : les officiels ukrainiens présents à Bercy ont montré patte blanche, faisant tout pour convaincre de leur engagement pro-business. Rostyslav Shurma, le chef adjoint du bureau du président ukrainien, a rappelé aux patrons français qu’« en Ukraine, le coût de conversion – composé de la main-d’œuvre et de la fabrication – est bas dans le secteur manufacturier, et les ingénieurs sont bien formés »...

 

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Le directeur général de UkraineInvest a aussi promis que les entreprises françaises bénéficieraient d’un traitement fiscal favorable : « Depuis 2021, nous mettons en œuvre des incitations à l’investissement, avec notamment une baisse de la fiscalité sur les bénéfices et la cession des terrains à titre gratuit. »

Autre argument qui a dû plaire au sein du Medef : l’Ukraine flexibilise son marché du travail, via une « réglementation des relations au travail pendant la loi martiale », votée le 15 mars dernier, et surtout le projet de loi 5371 « visant à simplifier la réglementation des relations de travail dans les petites et moyennes entreprises et à réduire les charges administratives ».

En somme, espère Rostyslav Shurma, l’Ukraine pourrait devenir, à la place de la Chine, le nouvel eldorado pour les délocalisations des multinationales européennes. 

Un plan Marshall obsolète 
Mais ce discours angélique des élites politico-économiques, décrivant un redressement spectaculaire de l’économie ukrainienne à moyen terme, a tout du miroir aux alouettes. D’abord parce que la guerre est loin d’être finie sur le sol ukrainien. « On ne peut pas dire que le cadre macroéconomique en Ukraine soit stabilisé à ce jour », a concédé Patrick Martin. Et surtout parce que les séquelles pour l’Ukraine risquent d’être durables.

Dans une tribune de Politico, Mat Whatley, vétéran de l’armée britannique et ancien chef de l’organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) à Donetsk, rappelait, pragmatique, qu’un nouveau « plan Marshall » pour l’Ukraine ne fonctionnerait tout simplement pas. Pourquoi ? Car, selon lui, « il existe une différence cruciale entre 1945 et aujourd’hui : des mines terrestres sont éparpillées sur de vastes étendues en Ukraine ».

Or ces mines, qui pourraient exploser à tout moment, « posent des défis quasi insurmontables à la relance de la production agricole, des processus industriels et du réseau de transport ukrainien », estime-t-il. « Et tant qu’un plan pour les nettoyer ne sera pas mis en œuvre, peu de reconstructions pourront commencer. » Quand bien même la guerre se finirait vite, les retours sur investissement rapides espérés par le CAC 40 devront donc attendre. 

Mathias Thépot

 
https://www.mediapart.fr/journal/economie-et-social/151222/l-embarrassant-appetit-du-capitalisme-francais-pour-l-economie-ukrainienne

Pour lire l'article intégral publier par le très intéressant et libre MEDIAPART, référez-vous à l'adresse ci-dessus.

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