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Publié par YVAN BALCHOY

Je suis Juif.

La formule est à la mode. Elle me met mal à l'aise. Comme d'ailleurs tous les "Je suis..." qui envahissent périodiquement notre quotidien depuis dix ans. La compassion et la solidarité n'ont pas à passer par un tel discours d'identification parfaitement abstrait. Ce devrait même être le contraire. On devrait dire : "Je ne suis pas Juif, cela n'a d'ailleurs aucune importance. Voici ce que je ressens, ce que je pense, ce que j'espère…" Le philosémitisme ne peut pas être l'amour de Juifs imaginaires pour des Juifs réels qu'ils connaissent au fond assez peu.

En ce qui me concerne, je n'ai pas besoin de le dire. De dire : je suis Juif. C'est de notoriété publique. Et ce n'est pas une identité à éclipses : je suis juif en toutes circonstances. Ce n'est pas non plus une identité détachable de ma personne. C'est juste moi, tout moi. Et être Juif, pour moi, aujourd'hui (je veux dire : en ce moment précis), c'est être un noeud de douleur, de colère et d'angoisse. Je ne suis pas sûr que cette sorte de Juif soit exactement celle à laquelle s'identifient nos Juifs déclaratifs et de circonstance. 

Douleur. Je ne suis pas les morts, les décapités, les mutilés, les brûlés, je ne suis pas les bébés, les enfants, les pères, les mères, les vieillards, je ne suis pas les jeunes. Je ne suis pas les otages. Je n'ai perdu personne qui m'ait été proche. Et pourtant. Et pourtant je reconnais ces lieux que je n'ai jamais visités. Je reconnais ces visages souriants que je n'ai jamais rencontrés et dont les images hantent nos réseaux. Et je crois entendre la nuit les endeuillés pleurer en moi. Tous les endeuillés. Les Juifs. Et les Palestiniens aussi. Je suis loin, impuissant, inutile, inaudible. Et pourtant je me sens responsable. Des uns, mais aussi des autres. Voilà ce qui me fait Juif aujourd'hui.
Colère. Je suis Juif aujourd'hui et je ne me sens en rien représenté ni protégé par aucun de ceux, Juifs réels ou d'imagination, qui font de moi la pointe avancée de l'Occident, son combattant ultime, son merveilleux croisé, et le sauveur du monde. Je n'attends rien de l'Occident, qu'il n'attende rien de moi. Rien. Sauf la justice, le désir de justice, et la miséricorde.

Je n'ai rien de commun avec la bande de voyous criminels, juifs de nom, qui, avec d'autres, depuis des décennies, ont tout fait pour que nous en arrivions là. Du sionisme, qui avait pu être un rêve, ils ont fait ce cauchemar. Et du judaïsme, art de surmonter la défaite, ils ont fait la légitimation du massacre. Je ne suis pas juif. Pas juif comme ces Juifs-là. Mon judaïsme n'a rien à voir avec le leur. Je ne prie pas pour leur victoire. Je prie pour la fin de ce désastre. Et ils font partie du désastre. 

Angoisses. Qui, aujourd'hui, songe déjà à demain ? Le Juif que je suis, bien sûr, qui sait que ce qu'il voit n'est peut-être pas encore le pire. Que ferons-nous demain ? Qui serons-nous demain ? Il faudra tout reconstruire. Mais avec qui ? Et quoi ? C'est le Juif, d'abord, qu'il faudra reconstruire. Ses désirs et ses rêves, son humanité et sa voix. Qui peut, aujourd'hui, comme Hillel autrefois, me résumer la Torah tout entière en une seule phrase, le temps pour moi de rester debout sur une seule jambe ? Personne. Sauf un menteur. Sauf un rabbin obtus. Ou le Messie, bien sûr. Mais le Messie ne viendra pas. 

À nous de la trouver. À nous de la trouver, cette réponse. Dans la ténèbre qui recouvre le monde, en ce lendemain de nouvelle destruction du Temple, ce ne sera pas facile

 

Jean Michel Henri Corhay

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